CHAPITRE CINQUIÈME 3jl
avec M"''' de Staël, il lui dit qu'il avait cherché son père à Coppet et qu'il regrettait d'avoir passé en Suisie sans le voir ; propos qui émut la fille de Necker jusqu'aux larmes. Depuis elle rencontra souvent le Premier Consul et mentionne un dîner, chez Talleyrand ou Barras, où elle se trouva à table entre Bonaparte et Sieyës. Il parlait peu, et, à la façon des princes^ posait des questions. Sieyës prit soin de mener Ja conversation. Sa mauvaise humeur s'était calmée depuis que la Constitution, qu'il nommait, par iiUusion au bégaiement d'un de ses auteurs, Boissy d'Anglas, la Constitution Ba-Be Bi«Bo-Bu, était ébranlée dans ses bases et laissait h champ libre à de nouvelles combinaisons qui le ramenèrent sur Tavant-scène.
A cette époque se rapporte la conversation souvent citée, presque aussi souvent défigurée, entre M"» de Staèl et Bonaparte, et qu'il répéta à Las Cases à Sainte-Hélène. M""* de Staël lui ayant demandé quelle femme il appréciait le plus, il aurait répondu : « Celle qui fait le plus d'enfants * ».
Cette réponse mérite confirmation. M"* de Staèl, qui n'avait encore écrit aucun des ouvrages qui la rendirent célèbre, ne pouvait faire alors allusion à un renom littéraire qui n'existait pas, et elle possédait d'ailleurs trop de connaissance du monde et de goût pour le faire de cette façon ; il est donc probable que, après tant d'années, Napoléon a été égaré par sa mémoire et a confondu leschoses. Une conversation
* Gourgaud et Montholon, Mémoires^ pour servir à l'histoire de France sous Napoléon^ IV, 288.
de ce genre eut lieu« en effet, mais plus tard, entre lui et M°*' Sophie Gay, qui n'était pas moins énergique que prompte à la riposte. Il la vit à Aix-la-Chapelle, où son mari était préfet, et l'aborda en ces termes : « Madame, ma sœur vous aura dit que je n'aime pas les femmes de lettres » . « Oui, sire, mais je ne Tai pas cru ». Un peu décontenancé par cette réponse, il continua : « Vous écrivez. Eh bien ! q«'avez-vous mis au jour depuis que vous êtes dans ce pays ? ». «Trois enfants, sire », répondit-elle. Un de ces enfants, remarquons-le en passant, reçut le nom de Delphine, en 1 honneur du roman ainsi intitulé, que prisait si fort sa mère, et fut la belle et célèbre M™' Emile de Girardin. M"** de Staél rapporte une autre discussion entre Napoléon et M"' de Coddorcet, la veuve du philosophe, sœur de Cabanis, une républicaine influente et spirituelle. « Madame », lui dit-il un jour brusquement en se plaçant a tout droit devant elle comme le plus raide des généraux allemands », « je n'aime pas que les femmes se mêlent de politique ». « Vous avez raison, général», lui répondit-elle ; « mais dans un pays où on leur coupe la tète, il est naturel qu'elles aient envie de savoir pourquoi * ».
C'est ici le cas de dire avec le proverbe que le ton fait la chanson. Napoléon lui-même place après son retour d'Italie la conversation qu'il rapporte êtremarque au sujet de sa réponse qu'il l'a faite en souriant, ce qui aurait suffi à émousser le trait, si vrai-
* M«>e de Staël, Considérations^ XIII, 198.