‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 174 sur 280 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

avant lui sur la planche : a Vive le roi I d . 11 ne se tut que quand ce fut le tour de sa mère. Un ancien secrétaire de Montmoriu, perdu dans la foule et témoin de rhorrible spectacle, remarqua que jusqu'au dernier moment il pressa contre ses lèvres un nœud de rubap que lui avait donné une amie, M"^** Hocquart, en des jours plus heureux. L'autre frère, Auguste de Montmorin, officier de marine, s'était noyé à l'âge de dix-sept ans, du vivant de son père. La seule personne survivante de la famille, Pauline de Beaumont, trouva pour l'hiver un asile dans la cabane d'un pauvre vigneron, où d'anciens serviteurs de ses parents vinrent la soigner et lui apprirent avec tous les ménagements possibles la nouvelle des événements terribles qui la laissaient seule au monde. Dans cette situation, dénuée de ressources, gravement malade, seule avec sa douleur, elle rencontra un voisin, Joubert, marié peu auparavant et qui s'était retiré aux environs, à Villeneuve-sur-Yonne. Joubert, déjà âgé de quarante ans, passait auprès de ceux qui ne le connaissaient pas intimement pour un lettré tant soit peu singulier ; mais ses rares amis voyaient en lui un des esprits les plus délicats qui eussent jamais agité, au sein d'un calme philosophique, au milieu des livres et de la solitude, les problèmes de l'existence. La littérature française compte Joubert au nombre de ses moralistes, et l'on peut rapprocher ses lettres charmantes de celles de Doudan. Sa conception de la vie, telle qu'il l'expose dans ses aphorismes, offre matière à discussion ; mais tous ceux qui l'ont connu s'accordent à affirmer

que vivre dans sa société était une jouissance incomparable. Le plus illustre d* entre eux, Chateaubriand, avait coutume de dire que Joubert était un égoïste qui ne songeait qu'aux autres, un Platon avec le cœar de La Fontaine ; une femme le définissait «r une Ame qui a rencontré par hasard un corps et s'en tire comme elle peut » . Attaché passagèrement à la réorganisation de Tinstruction publique dans le département de la Seine, il fut de tout temps un philanthrope au vrai sens du mot, qui définissait la liberté comme une justice suprême dans la vie de tous les jours, et dans celle des idées il était un éclectique qui aspirait à la perfection, un de ceux qui n*ont rien à démêler avec la médiocrité, un psychologue à qui l'achèvement moral semblait le chef-d'œuvre humain par excellence.

Le besoin de venir au secours d'une créature malheureuse l'avait poussé à ofTrir un abri sons son toit à Pauline de Beaumont, qui lui était encore tout à fait inconnue, lillle n'accepta pas cette offre ; mais les relations qu'elle entretint depuis ce jour avec lui et les siens rendit à la malheureuse femme le courage de supporter la vie. Mariée depuis 178(5 à un homme grossier et sans instruction, que certaines raisons de famille lui avaient destiné pour époux, elle avait dû se séparer de lui avant même la Révolution. Il avait vendu ses biens, et, pour sauver sa vie, s'était rendu à Tannée, parmi les patriotes. 11 abandonna à son sort la Temme à laquelle la nouvelle législadon française permit d'obtenir une séparation légale.

Le naufrage de son bonheur amena M""* de Beau-

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