CHAPITRE CINQUIÈME
mont dès sa jeunesse à chercher un dédommagement dans le culte des choses de Tesprit. La première occasion lui en fat offerte par son intimité avec le vénérable Malesherbes et sa famille. Suard se lia avec elle au moment où le bel académicien était Tobjet d'une violente inclination de la part de M"* de Krûdener. André Chénier avait coutume de comm\iniquer à la comtesse de Beaumont les produits de sa muse ; il lui dut son entrée dans la carrière diplomatique et lui amena son ami, le chevalier de Pange, un de ceux qui, en 1789, espéraient en la liberté, et qui, dans la « Société de 89 » , le club des Feuillants et le Journal de Paris, resta jusqu'au dernier moment sur la brèche ; en i 792 encore il essaya de protéger Montmorin contre les insinuations meurtrières de Brissot. Par François de Papge M"* de Beaumont fit la connaissance des cousins de celui-ci, les frères Trudaine. Appartenant tous deux ^à la magistrature et héritiers de la grande fortune dont leur aïeul avait jeté les fondements sous Louis XIV, ils continuaient à Paris et dans leur château de Montigny les traditions hospitalières de leur maison et la prédilection de celle-ci pour l'art et la littérature. M""* de Beaumont assistait, dans les salons de la comtesse d'Albany, à la lecture faite par Beaumarchais de son drame, L« mère coupable^ en présence d'Alfieri et d'André Chénier. L'abbé Louis était également de son intimité, ce que la chronique scandaleuse de l'époque n'a pas manqué de relever à sa façon ^ Elle
* De Lescure, Correspondance secrète inédile , II, 610, 21 juillet 1792. — Michaud, Talleyrand, 12-13.
connaissait Riouffe et entendit un soir chez Suard^ où se trouvait M""* de Staël, Condorcet exposer son idée favorite d'un progrès indéfini de l'esprit humain, qui assurerait Timmortalité ici-bas.
De tous les amis de ses jours paisibles, il ne survivait en 1795 que Suard et sa femme, Riouife et François de Pange. Ce dernier portait déjà en lui le germe de mort, dû aux souffrances et aux émotions qu'il avait subies. 11 goûta encore un instant de bonheur grâce à son mariage avec M"" de Sérilly, à laquelle la comiesse de Montmorin, nous Tavons dit, avait sauvé la vie, et qui était devenue veuve. Elle et de Pange décidèrent Pauline de Beaumont à les accompagner au château de Passy, d'où elle se rendit à Paris pour visiter les lieux témoins du martyre des siens. L'hôtel de son père était un amas de ruines ; un cyprès qu'elle avait planté étant enfant s'élevait seul encoru dans la cour. Gomme elle n'avait pas émigré, la propriété de sa famille, le château de Theil, mis sous séquestre, lui fut rendu après beaucoup de difficultés. Dans ses jours les plus désespérés elle avait puisé quelque consolation à la lecture de livres favoris échappés au naufrage et s'était particulièrement enfoncée dans les souvenirs de Port-Royal, bien que l'excès du malheur eût ébranlé chez elle la foi dans les compensations d'une autre vie. Joubert venait lui porter, dans sa solitude, des livres et des fleurs ; et tandis qu'il s'efforçait de relever cette pauvre âme abattue, lui, qui était d'une faible santé, il ne cessait de l'exhorter à soigner ta sienne. Un nouveau coup la frappa : la mort de François de Pange, que
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M"* de Staël pleura avec elle*. M"*® de Beaumont lui éleva un monument littéraire qui resta Tunique infraction qu'elle ait faite à sa résolution bien arrêtée de ne pas écrire*. Les deux amies se retrouvèrent en 1795 à Paris avec un profond attendrissement, après une séparation de deux années et une éternité de douleur, ainsi que M"*^ .de Beaumont l'écrivait à Joubert. n Quand elle ne serait pas aussi remarquable qu'elle l'est par son esprit, il faudrait encore l'adorer pour sa bonté, pour son âme si élevée, si nofile, si capable de tout ce qui est grand et généreux. Elle est ce que M™^ Roland se croit, mais elle ne songe point à en tirer vanité ; elle croit tout le monde aussi bon et aussi généreux qu'elle ».
Cette première rencontre dura peu. Mais au printemps de 1797, lors du retour de M"* de Staël à Paris, une réunion à Villeneuve fui projetée, et la comtesse de Beaumont avait décidé Joubert, non sans résistance de la part de celui-ci, à mettre sa propre chambre, « la chambre verte », à la disposition du n tourbillon », comme il nommait M""* de Staël sans la connaître encore. Le repos du philosophe ne fut toutefois pas troublé, et ce fut M"* de Beaumont qui suivit son amie à Paris, où elle fut témoin du 18 Fructidor ; elle n'éprouva pas de crainte pour elle-même, n qui n'avait plus rien à sauver » et qui aspirait au dernier voyage bien plus
* Rœderer, Œuvres, VI, 647. M™* de Staël à Rœderer, Lausanne, 1796.
' Rœderer, (Envres, IV et V. François de PangCy par une femme de ses amis.
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qu'elle ne le redoutait, mais elle fut très préoccupée du sort de ses amis. Parmi ceux-ci se trouvaient deux jeunes écrivains, liés avec Joubert, que la force des circonstances avait entraînés dans la lutte des partis : ils avaient renoncé par devoir patriotique au culte des muses en faveur du journalisme, et la proscription les avait atteints.
L'alné, Fontanes, a été signalé comme le dernier classique de l'école qui a précédé la Révolution et en même temps comme le poète qui avant tout autre a prêté à la poésie élégiaque et rêveuse un caracftre qui a revêtu son expression suprême dans les JUédL talions de Lamartine. Outre la tradition classique, qui le ramenait directement à Racine, Fontanes avait subi aussi des influences étrangères. Un séjour à Londres, en 1786, le mit en relations avec Alason, le bio- ^^raphe de Gray, par lequel il connut les élégies de ce poète, dont il s'est souvenu dans ses deux meilleures productions, la Chartreuse et le Jour des Morts, lia aussi le mérite de s'être occupé, un des premiers en France^ de la philosophie de Kant, à laquelle il sut vivement intéresser M"* de Beaumont.
En 1792 et 1798 il risqua sa tète au service de la cause modérée. C'est lui qui remit à la Convention l'acte d'accusation des Lyonnais contre les cruautés de Collot d'Herbois et deFouché. Nommé après le 9 Thermidor professeur à l'Institut national, ii ne fit aucune concession à l'esprit du temps, mais opposa aux idées du dix-huitième siècle la sagesse de tons les âges, à ses négations absolues une croyance en Dieu sincère et sérieuse. Son attitude politique Taboucka