CHAPITRE VI
Pendant l'hiver de 1798, GhénedoUé écrivait de Goppet à des amis que M"''' de Staël s'occupait d'un livre sur la littérature. Elle y travaillait le matin. A table, ou l'après-dlnée, en se promenant dans le parc, on discutait la matière d'un chapitre, et sdnsi naissait un livre dont les improvisations étaient beaucoup plus brillantes que les pages écrites. Les questions agitées entre eux pendant ces entretiens de Coppet se rapportaient entre autres à l'influence du christianisme sur la littérature, à celle d'Ossian sur la poésie du Nord, à la poésie rêveuse du Nord, à la poésie des sensations du Midi. « M*^^ de Staël a plus d'esprit qu'elle n'en peut mener », disait-il d'elle ; mais quoiqu'il venait de quitter Riva^ roi, il avouait que sa conversation était plus brillante encore et plus éloquente que la sienne, qu'elle vous entraînait, vous forçait à rouler dans son orbite.
Pour Benjamin Constant, il ne pouvait, d'après lui, tenir tète à M""^ de Staël que dans ses meilleut^ moments ; elle lui avait prêté bien plus qu'elle ne lui'
avait pris. Benjamin Constant, ainsi le déOnit-il, « est la production d'un siècle philosophique et du dernier terme de la civilisation. Il n'y a plus là ni cœur, ni enthousiasme... (Il) dit qu'il n'y a que deux livres qu'il ait lus avec plaisir depuis la Révolution, V Histoire de Florence (de Machiavel) et le cardinal de Retz».
Une nouvelle brochure politique qui occupait alors ce dernier exhortait les républicains à ne pas se rallier à la monarchie, qui ne pardonnait pas aux apostats. ^ Il voulait fournir la preuve que la trêve entre la république et la monarchie n'était qu'une fausse stipulation destinée à désarmer ceux qu'on voulait châtier, que les transactions avec les rois n'offraient aucune garantie. S'appuyant sur l'histoire de Charles V^, il concluait qu'une restauration en France ferait du prétendant l'instrument d'influences étrangères et que ce pays serait gouverné d'après les recettes russes. Ce qui lui manque avant tout, c'est un esprit public sagement organisé ; celui-ci est paralysé par l'aveuglement et l'incapacité de la dictature directoriale, par l'imperfection des institutions politiques, qui oppose l'un à l'autre les deux Conseils législatifs, et enfin par la menace perpétuelle sous laquelle vivent les meilleurs citoyens. « Les délateurs », dit-il à ce sujet, <c ont tué l'esprit public».
Cette attaque violente contre le Directoire parut en 1799 ; mais il y avait déjà assez longtemps que son
' Benjamin Constant, Des suites de la corUre-Bévoluti(m m Angleterre.