‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 182 sur 280 · CHAPITRE SIXIÈME ^ SgS · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME ^ SgS

de vous calmer que de vous assurer que Benjamin Constant est autant haï que possible. Lui-même ne peut parvenir à s'aimer » .

Et elle lui racontait que, malgré la gravité des circonstances au lendemain de Fructidor, elle avait eu une scène avec lui et lui avait avoué franchement sa haine pour sa personne et ses opinions, et son mépris pour ses moyens.

Depuis, les vues de Benjamin Constant s'étaient modifiées. Le Jacobin naissant commençait à devenir une fois de plur infidèle à ses précepteurs. Ses prédictions sur les suites terribles des restaurations monarchiques ne les dédommageaient pas des attaques qu'il dirigeait contre le présent. La défiance qu*il excita devint générale, les doutes élevés sur son carectère ne se dissipèrent pas de sitôt, et le cercle intime de M°" de Staël reconnaissait tacitement que sa liaison avec lui était fatale pour elle. 11 lui fallut compter avec cette disposition d'esprit, quand, en 1799, elle quitta la Suisse, où elle avait passé l'hiver auprès de son père, et revint à Paris. Rœderer entre autres^ qui ne laissait passer aucune occasion de s'attaquer à Benjamin Constant, avait, dans un éloge funèbre du général de Montesquiou, qui venait de mourir, glissé à l'adresse de M"® de Staël quelques remarques qui, sans la nommer expressément, la désignaient d'une façon si nette, qu'elle crut devoir relever le gant.

Rœderer l'avait accusée de sacrifier parfois à un bon mot même un ami et de préférer celui-là à celuici. Le reproche la blessa d'autant plus profondé-

ment, qu'il venait de la part d'un homme auquel elle avait donné tant de preuves de réelle amitié. Elle se plaignait de ne pouvoir parvenir à éveiUer chez lui un sentiment durable, mais ne lui tendit pas moins la main en signe de réconciliation. Elle s'effectua une fois encore, mais pour peu de temps. Après le 18 Brumaire, les motifs politiques vinrent s'associer à ces divergences d'idées pour brouiller définitivement M"« de Staël et son critique. *

Pendant ce séjour à Paris, elle obtint la rentrée en France de ChénedoUé, grâce à Fouché, que le coup d'Etat jacobin du 30 Prairial avait fait ministre de la police et qu'elle connaissait depuis longtemps. Fouché avait été à Juilly, à l'époque où il portait encore la robe desOratoriens, le professeur du jeune homme. Lorsque M*"* de Staël lui présenta son protégé, le terroriste le regarda d'abord de son air froid et politique; puis, tout d'un coup, il le reconnut, et, lui tendant les bras, il l'accueillit avec sa physionomie de Juilly, — d'avant les crimes. Le temps où l'on vivait n'avait guère d'autres compensations à offrir à M"'*' de Staël. C'est à peine si la cessation des fonctions du baron de Staël comme ambassadeur de Suède eri France eut une influence sur la destinée personnelle de sa femme. Depuis la dernière brochure de Benjamin Constant on avouait dans l'entourage de Joubert, il est vrai, qu'un remarquable talent avait été évoqué et fixé par elle ; mais du reste les choses restèrent où elles en étaient et l'auteur

« Rœdérer, Œuvres, VIII, 658*759. Lettres de M»« de Staël & Rœderer, mai 1799.

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