CHAPITRE SIXIÈME SqS
de la brochure ne trouva pas de sympathies. « Votre ami Benjamin », écrivait de nouveau M"^"" de Beaumont à Joubert, « fait ce qu'il peut pour ne pas être oublié ; malheureusement, comme les animaux venimeux, il n*appelle Fattention qu'en blessant ; c'est sa seule existence. Toutes les sensations douces sont nulles pour lui ; il lui faut pourtant des sensations
pour Tarracher à l'ennui! Je me désole de
voir le sort d'une femme que j'aime lié à celui de cet homme vraiment haïssable I ». M""* de Staèl voyait et surtout elle sentait, avec l'intuition de la femme, ce qu'on éprouvait autour d'elle à l'endroit de Benjamin Constant^ mais le sentiment qu'il y avait une injustice à réparer la liait davantage à celui qui en était l'objet. ^
Cependant, chaque jour accroissait les préoccupations éveillées par l'état des affaires publiques. Les Considérations comparent le gouvernement de cette époque au géant de l'Arioste, qui continue à combattre sans remarquer qu'il est mort." Avec une monotonie perfide il poursuivait son œuvre d'oppression et de persécution, bâillonnait la presse, étendaitTétat de siège à des villes et des provinces mécontentes et se débarrassait des oppositions en annulant en totalité ou en partie, par le trop fameux décret du 22 Floréal, les élections de quarante-neuf départements. Le plus fâcheux symptôme de la maladie du corps social, la démoralisation de la magistrature, que dés-
* Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous VEmpire, II, 193.
> M«« de Siaêl, Considérations, XIII, 216.
3g6 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
honoraient des aventuriers ignorants poussés dans son sein par les vicissitudes de la Révolution, ne faisait pas défaut à ce gouvernement. Il apaisa la soif insatiable de ses partisans à l'aide d'une contribution de guerre de deux milliards, levée en Hollande et en Belgique, en Allemagne et en Italie, et provenant des Trésors, des réquisitions, du pillage des églises et dés établissements de bienfaisance, des Etats et des particuliers^ et qui en huit années avait coûté la vie à environ un million d'hommes tombés sur les champs de bataille. *
Dans les derniers temps, la fortune s'était détournée de ses anciens favoris. Par delà les mers arriva la nouvelle de la victoire de Nelson à Aboukir ; les pays nouvellement conquis se révoltaient contre des institutions imposées et des exactions insupportables. c( Le monstrueux système du despotisme dans les moyens, sous prétexte de la liberté dans le but, ne créait que des gouvernements à ressort, qu'il fallait remonter sans cesse, et qui s'arrêtaient dès qu'on cessait de les faire marcher » ^ La tentative faite pour soulever l'Irlande échoua en septembre, et la nouvelle coalition, dont la Russie était l'âme, rassembla ses forces. Tous les efforts tentés pour séparer l'Autriche de la coalition n'ayant pas abouti, la France lança sa déclaration de guerre, le 20 février 1799, après une série de nouvelles annexions en Italie. Les victoires de Souwarow interrompirent quelques mois plus tard la série des chances heureu-
* Taine, La Révolution, III, 616-618.
« M"»* de Staël, Considérations, XIII, 217.