‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 185 sur 280 · CHAPITRE SIXIÈME Sqq · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME Sqq

n'en resta pas moins ministre jusqu'au 30 Prairial.

Ce jour là, l'opposition jacobine qui, le 18 Fructidor, s'était rangée du côté du gouvernement pour épurer les Conseils, s'unit à l'opposition constitutionnelle contre le gouvernement pour transformer celuici dans le sens des terroristes. Treilhard, Merlin de Douai et La-Reveillère-Lépeaux furent remplacés par des Jacobins insignifiants, mais fanatiques, Gohier, Moulins, Roger-Ducos. Robert Lindet reçut la direction des finances, Fouché celle de la police. Toutes les places influentes du gouvernement échurent à ses partisans ; le club du parti fut rouvert sous un autre nom, et Ton entendit retentir de nouveau de la tribune, où l'on glorifiait Robespierre et Babeuf, les discours de 1793. Le cycle de la Révolulion paraissait être revenu au dogme de la Terreur ; seulement, la lutte entre les Jacobins extrêmes, qui voulaient relever Téchafaud, et les Jacobins directoriaux, qui s'étaient mis en travers de cette idée en se bornant à des persécutions non sanglantes, offrirent à leurs adversaires, immédiatement après le 30 Prairial, la possibilité d'anéantir les uns avec les autres. Il était conforme à l'esprit de ce système que sa destruction, quand enQn elle eut lieu, fut le résultat non des attaques du dehors, mais de la trahison. Deux membres de Tancien Directoire, Barras et Sieyès, avaient donné au parti jacobin tant de preuves non équivoques de fidélité, que celui-ci considérait leur maintien aux affaires comme un gage de sécurité pour lui. Les deux '^Directeurs, au con-

traire, ne conservaient pas le inoindre doute sur la caducité de l'état de choses existant et n'avaient plus qu'une préoccupation, celte d'utiliser pour eux-mêmes le court délai qui leur était accordé. « Quand la glace se rompt » , confia un jour le taciturne Sieyès à son collègue Gohier, « des pilotes habiles savent toujours échapper à la débâcle ; un gouvernement qui succombe n'entratne pas toujours dans sa perte ceux qui se trouvent à la tète » . " C'était absolument la manière de voir de Talleyrand, qui avait été remplacé au ministère des affaires étrangères par son ancien élève , le ^ Souabe Reinhardt, candidat en théologie, naturalisé Français. Talleyrand conservait ainsi un pied dans les affaires. Il apprécia comme un avantage incontestable d'avoir été rejeté du sein d'un gouvernement qu'il tenait pour fini, et s'entendit avec Sieyès pour que le prochain coup d'Etat ne tournât plus au profit d'une poignée de criminels dont l'incapacité politique et la bassesse personnelle les remplissaient tous deux d'un si profond mépris de l'humanité, que l'un des plus impérieux instincts du cœur humain, celui de l'honneur et de la considération devant les hommes, en demeura à jamais étouffé chez eux. Us laissèrent Barras négocier avec Louis XVIII et promettre d'aider à la restauratidn monarchique sous contlition d'une impunité entière pour lui-même et le versement d'une somme de douze millions. ' Pour eux, ils songeaient à la can-

* Gohier, Mémoires^ I, 38.

* Granier de Gassagnao, Histoire du Directoire^ I, 398. — Fauche-Borel, Mémoires, II, 238.

Page 1