CHAPITRE SIXIEME
plus célèbres représentants de la science moderne, M. Du Bois-Reymond, a rendu au christianisme ce témoignage, que c'est lui qui a éveillé dans Fâme humaine le besoin des notions absolues par l'idée d'un Dieu unique, excluant tous les dieux rivaux, qu'il a introduit dans la science l'idée que le fondement des . choses est un, et inspiré ainsi non-seulement au raar- \ tyr, mais au chercheur, un enthousiasme plus fort \jue la mort. ^ M"' de Staël ne s'est pas posé la question si la vérité est la source de cet enthousiasme et si ^ le christianisme a accompli sa mission civilisatrice en vertu d'un ordre divin ; mais elle la résout indirectement par la négative, en déclarant l'humanité désormais en état de prendre à l'avenir pour unique guide la philosophie dont le déisme épuré se rapproche du protestantisme comme de l'expression de Tidée chrétienne que les inventions sacerdotales défigurent le moins. VËlle regrette le miracle et réserve à la religion de l'avenir la solution des problèmes moj'âux.
Cette théorie de M""* de Staël devait influencer son jugement littéraire non moins que son jugement religieux. A l'exclusion du monde oriental, elle donnait la supériorité aux Romains sur les Grecs, par cela seul que les premiers vinrent plus tard et furent les héritiers intellectuels des Grecs, de même que dans le cours de son enquête elle placera la poésie des
* Do Bois-Reymond, Discours, Premier supplément : Civilisation et science, 265-266.
» M^^ de Staël, De la Littérature, Œuvres, IV, 266-268.
peuples du Nord au-dessus de celle des nations mé-
• ridionales.
Elle procédait de la sorte non seulement parce que
/ son système du progrès graduel le demandait ainsi ; mais encore parce que le monde intellectuel des Grecs, pénétré comme il l'est de la plus haute conception de l'art et dans lequel la personnalité paraît subordonnée au destin et le libre arbitre limité par Tintervention de forces supérieures, lui ét^it plus étranger que la nature de l'esprit romain aux temps de la République,
V alors qu'une vertu stoïque préparait le Romain à la conquête de l'univers. Attiré par le même problème, Trédéric îSchlêgel, en Allemagne, avait abouti avec bien plus de raison au résultat opposé. Lui en effet, l le disciple et l'admirateur passionné de la culture grecque, il chercha à démontrer les rapports qui rat- \ tachaient les chefs-d'œuvre de la Grèce aux idées révpublicaines qui^ouvernaient l'état*.
L'avantage des modernes sur lesanciens n'est pas
dû seulement au progrès incessant de leurs connais-
r sances, inais au plus riche développement de leur vie
intérieure, dans laquelle l'égalité de l'homme et de
la femme a donné à l'amour un plus haut caractère^
et où des sources d'inspirations inconnues du monde
grec, telles que la mélancolie et le sentiment de la
nature, se sont ouvertes pour lajoésie. C'était le mo-
/ ment où Napoléon était épris d'Ossian. M"' de Staël
/ n'échappa pas à Terreur commune de célébrer dans le
barde imaginé par Macpherson le père de la poésie du
* * L. Haym, V école romantique^ 186.
* M"»» de Staël, De la LUtérature. Œuvres, ÏV, 87, 122.
^oogie.