‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 191 sur 280 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

fendait victorieusement contre Voltaire * ; Tabbé Yart publiait en 17S3 huit volumes de traductions en prose de poètes anglais ' ; un journal spécial, La Bibliothèque anglaise^ tenait ses lecteurs au courant de cette littérature; ' Ducis fondait sa réputation par une adaptation A'Hamlet, dont la première représentation eut lieu en 1769. Cet événement, joint à la seconde traduction de Shakespeare et à l'essai de Sébastien Mercier Sur l'art dramatique (1773), en avance d'un demi-siècle sur la critique française et que les Allemands eux-mêmes traduisii'ent, * provoqua une véritable déclaration de guerre de Voltaire contre le grand Anglais, qu'il ne nomma plus que « Gilles » . C'est à ce montent que Condorcetlui adressa une lettre où il disait assez curieusement, en parlant de Neckei*, qu'il ne pouvait « rien espérer d'un homme qui croit que les tragédies de Shakespeare sont des chefs d' œuvre ».^

A l'époque de la jeunesse deM°* de Staël, beaucoup de gens en étaient arrivés à penser comme Condorcet. La réaction contre l'Angleterre était complète, et de même qu'on se refusait à apprendre d'elle quelque chose sous le rapport politique, on reléguait de nouveau Shakespeare parmi les barbares. Geoffroy, le premier critique dix Journal des Débats ^ ne trouva

* Grimm, Correspondance littéraire, XI, 298, 379.

* Abbé Yart, Idée de la poésie anglaise.

' Letourneup, Théâtre de Shakespeare, 1776-1782. — A. Michiela, Histoire des idées liUéraires en France, î, 272.

* • Neuer Versuch ûber die Schauspielkunst, Leipzig, Schwickert, 1776.

B Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, III, 342.

pas de contradicteurs quand, au lendemûn delà fiéyolution, à l'occasion du Roi Lear de Ducis, pièce qui, il faut en convenir d'ailleurs, avait assez l'air d'osé parodie, il qualifia Shakespeare de charlatan, boD pour amuser la canaille de Londres. ^

La Révolution avait si complètement isolé la France de l'étranger, qu'un de ses historiens la compare, depuis 1792, à une île perdue au milieu de TOcéan. De cette période aux dernières années du siècle, les fils qui rattachaient la littérature française aux littératures étrangères se rompirent à peu près entièrement. Les Brigands de Schiller seuls, dans l'adaptation qu'en avait faite La Martelière, eurent un vif succès lors de leur représentation au Théâtre du Marais, au commencement de 1792, Autrement, le goûtfrançws se rangeait d'une façon presque générale à la manière de voir du critique du Moniteur : « Le théâtre allemand, si Ton en peut juger par les traductions, ne fait que naître ; il ne produit encore que d'informes essais. Est-ce là que l'art dramatique, si perfectionné parmi nous, devrait aller chercher des modèles ? Ne crainlr on pas d'abréger de plus en plus les beaux jours de nôtre théâtre et de le précipiter vers la caducité qui ressemble à l'enfance ? « * \ La connaissance de ces détails est nécessaire pour aj)précier ce qu'osa M"*" de Staël quand elle prédit aux Français la victoire iinminenta de la littérature du

^Albert Lacroix, Histoire de l'influehce de Shakespeare i»r le théâtre français jusqu'à nos jours, Bruxelles, 1856.

* * Doberenz, La Martelière, 18. Moniuur du 27 mars

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