CHAPITRE SIXIÈME 42 b
reconnu le sien. Son Essai sur les Révolutions \ qui, composé en 1794, fut publié eo 1797 et passa à peu près inaperçu, n'était rien moins qu'une protestation contre celle-ci. Il tentait d'y prouver historiquement que la vie des peuples se meut dans des cercles concentriques, que, conformément à Tadage de Salomon, il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et que la vertu et le vice représentent un total équivalent.
Le hasard fit passer dans la bibliothèque de Sainte- Beuve un exemplaire de Y Essai sur les Révolutions charge de corrections et de notes de la main de Chateaubriand ; ces notes marginales sont de 1797-98. 11 y nie l'immortalité de l'âme et se range à un déisme fataliste ^ L'ouvrage se termine par une apothéose éloquente de la forêt vierge^ du désert, de l'homme de la nature, qu'il avait vu « impunément »% qu'il interpelle en ces termes : « C'est toi seul qui me fais me glorifier d'être homme I Ton cœur ne connaît point la dépendance ; tu ne sais ce que c'est que de ramper dans une cour, ou de caresser un tigre populaire. Que t'importent nos arts, notre lune, nos villes ? as-tu besoin de spectacle : tu te rends *au temple de la nature^ à la religieuse forêt ; les colonnes moussues des chênes en supportent le dôme antique ; un jour
1 Voici le titre complet iBssai sur les Révolulions ancieymes et modernes considérées dans leur rapport avec la Révolution Irançaise. Londres, 1797 (inachevé).
< Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, X, et Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire^ I, 157- 161.
' Alexandre Vinet, Etudes sur la littérature française au dix-neuvième siècle : Chateaubriand.
sombre pénètre la sainte obscurité du sanctuaire, et de faibles bruits, de légers soupirs, de doux murmures, des chants plaintifs ou mélodieux, circulent sous les voûtes sonores o. Il engage ses lecteurs à renoncer à la civilisation ; une nuit passée dans une hutte de sauvages du Canada leur donnerait une idée de cette liberté toute délicieuse et céleste. Dans V Essai aussi se trouve un magnifique éloge deVEmiley avec une singulière restriction cependant: « Si j'eusse vécu du temps de Jean- Jacques », dit Chateaubriand, (( j'aurais voulu devenir son disciple : mais j'eusse conseillé le secret à mon maître. 11 y a plus de philosophie qu'on ne pense au système de mystère adopté par Pythagore et par les anciens prêtres de rOrient... 11 s'ensuit que la vérité n'est pas bonne aux hommes méchants ; qu'elle doit demeurer ensevelie dans le sein du sage, comme l'espérance au fond de la boîte de Pandore » . Ce langage est celui d'un sceptique. Chateaubriand, quand il écrivait VEssaiy n'était point chrétien. Mais ce qu'il indiquait par ces paroles s'est transformé plus tard, et en grande partie sous son influence, en une théorie qui est restée un trait caractéristique du catholicisme politique, en France surtout, et de l'alliance entre le trône et Tautel secondée par lui. Cette théorie,la voici : C'est que la foule doit croire ce qu'elle peut, à la condition que l'aristocratie intellectuelle ait le droit de penser ce qu'elle veut. Le peuple a besoin de religion, comme la société de gendarmes. La religion est la soupape de sûreté dont ne peut se passer le monde moderne.