‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 2 sur 280 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ses amis de Suisse crurent devoir le mettre eu garde contre Tabord froid eu apparence et réservé de Necker. a Je me laissai dire ce qu'on voulut », écrivait Stolberg, « tout en sachant à quoi m'en tenir. Une apparence de froideur dans un homme dont le cœur était enflammé des plus nobles sentiments, dont l'esprit compatissant rayonnait d'une si vive lumière, ne pouvait me tromper un instant. Je l'abordai avec la confiance que seuls les grands hommes savent inspirer. Son premier aspect me remplit d'une émotion douce, mais pénétrante, qui ne lui échappa pas. Je me sentis heureux auprès de lui. Il parle peu, mais ce peu est digne de Necker * » .

Cette rencontre eut lieu le 14 octobre; M°*' de Staèl était repartie pour Paris. L'atmosphère paisible «le ce séjour, qui invitait à la méditation et répondait si bien à Thumeur de Stolberg, était pour le moment en opposition absolue avec la sienne. M""** Necker s'en plaignait à Marmontel, à qui elle écrivait que son époux, dans sa retraite, paraissait beaucoup plus heureux qu'au sein des honneurs mondains, mais qu'elle voyait sa ÛUe si complètement absorbée par les plaisirs et les distractions de la société, qu'il lui était désormais impossible de contribuer, en quoi que ce fût, à sa satisfaction *.

Sous le nom « d'Hortense d, Sénac de Meilhan, l'adversaire de Necker, a tracé vers ce temps-là un portrait à peu près semblable de M"' de Staël: <c L'ivresse des talents s'est emparée d'elle et elle

> • Janssen, Frëdéric-Léopold de Stolberg, I, 275-276. « M»« Necker, Mélanges, I, 141.

s'est fait une habitude de Tenthousiasme. En vivant au milieu de gens transportés, son âme sensible, ardente, s'est éveillée au même instant. Entraînée par des impulsions vives, tourmentée par le besoin de l'âme et de Tesprit, séduite par les hommages qu'on se plaît à rendre aux femmes, enivrée par la louange, déterminée enfin par la franchise de son âme, elle a prétendu à tous les succès, s'est livrée à tous les sentiments... Ilortense a de la bonté, et sa supériorité Tempèche de connaître l'envie. Elle a la naïveté du génie : elle doit plutôt surprendre que plaire* Ses manières ont un fracas qui étourdit ; sa conversation semble un assaut, un combat à outrance; c'est plutôt une femme rare qu'une femme aimable ; mais celui qui serait aimé d'elle, celui qui fixerait sur elle ses goûts réunis, trouverait dans Ilortense une femme unique, un trésor de pensées et de sentiments. Elle animerait une solitude, remplacerait le monde ; elle serait à elle seule un monde entier * » . La parente de M""' de Staël, l'ancienne compagne de ses jeux, M*'** Iluber, parle également de cette exubérance de vie chez la jeune femme, âgée alors de vingt-quatre ans. C'est un être céleste, disait-elle, qui à un cœur incomparable et à une intelligence merveilleuse sait unir la réflexion. Même transformée comme elle l'est, son commerce est préférable à celui de toutes les autres femmes*.

* Sénac de Meilhan, Le gouvernement^ les mœurs et les conditions en France avant la Révoluiwn (édit. de Lescure), 45i-453. — Bouiliy, Mes récapitulations, I, <46.

* A. Stevens, Life and times of Madame de Slaël, 1, 414-115,

Page 1