CHAPITRE PREMIER
Il semblerait, à première vue, que les émotions de cette époque, les tableaux effrayants qui s'étaient déjà déroulés, et, plus encore, le pressentiment de ce qui se préparait, devaient inspirer aux femmes en particulier le désir du repos et de la solitude, Tenvie de fuir un monde livré à toutes les tempêtes et à tous les écueils. Ce fut le contraire qui advint. Jusqu'au seuil de la Terreur comme immédiatement après son règne, la jeunesse réclama ses droits à la jouissance et au plaisir, et Fincertitude du lendemain paraissait accroître le charme du moment présent. Les intérêts politiques ne bannissaient pas les intérêts personnels, la flamme de passion qui avait saisi une nation tout entière pénétrait toutes les relations de la vie. Ce n'est pas des émotions de la tribune que mourut Mirabeau. 11 y eut des jours où la Gironde attendit vainement Vergniaud, parce que celui-ci oubliait la tragédie pour une aventure d'amour. Lally-ToUendal, qui réclamait en termes si pathétiques la réhabilitation de son père et la liberté de son pays, n'en était pas moins l'homme le plus gai et le causeur le plus enjoué de son temps. Talleyracd reprochait en plaisantant à M"'* de Staèl d'interrompre les discussions s.ur le doublement du Tiers par une contredanse. Ce contraste n'avait rien d'exceptionnel. Des femmes délicates, rêveuses, repliées sur elles-mêmes et dépourvues en apparence de toute énergie, n'ont pas été moins électrisées par la Révolution et entraînées dans son tourbillon que
d'après des notes de famille du professeur Rilliet de GaD> dolle, de Genève.
des natures intellectuellement et physiquement plus robustes, telle que Tétait entre autres la jeune ambassadrice de Suède. Aussi peu épargnées que les hommes par l'influence contagieuse des passions politiques, l'heure de l'épreuve les trouva toutes, la mère tendre et l'épouse modeste comme la brillante femme du monde, énergiques et résolues aux côtés des victimes, prêtes à jouer leur vie, regardant la mort en face et ne reculant pas devant le bourreau : de sorte que les annales de la Terreur mentionnent à peine une femme qui, en présence du supplice, ait montré de la faiblesse et refusé de mourir.
Avant ces dernières et sanglantes épreuves, il y en eut d'autres à supporter. La femme, habituée jusqu'ici aux hommages les plus enthousiastes, à la domination sociale la plus absolue, dut se voir en butte à la haine des partis, aux insinuations de la calomnie, subir les blessures de la méchanceté aux aguets, laisser soulever le voile étendu sur sa vie privée, et livrer à la publicité l'histoire de son bonheur domestique ou de ses déceptions personnelles. Où cela aboutissait, c'est ce qu'avait appris à ses dépens la reine de France elle-même, qui, la première, fut Tobjet de semblables attaques. Ses défenseurs, pas plus que sa propre innocence, ne parvinrent à la dégager de Tétreinte mortelle de l'histoire du Collier.
Ce qui étsdt advenu à l'épouse du souverain donnait la mesure de ce qui attendait d'autres femmes, du moment où les rancunes personnelles et l'égoïsme blessé s'unissaient à la politique dans une même pensée de vengeance.