CHAPITRE PREMIER
toute ma vie le regret de ne pas avoir réussi ; je vou* lais m'acquitter envers vous d'une partie des obligations qu'il m'est si doux de vous avoir, et je voulais leur montrer qu'on peut être attaché à des gens comme vous sans aucun autre intérêt. Le reste de ma conduite leur aurait prouvé que c'était là ma seule ambition, et que la gloire de vous avoir servis était ma plus chère récompense ».
Près du théâtre des événements, à Spa, sur la frontière française, Gustave III attendait l'issue du coup d'audace de cette nuit de juin. Il reçut là une dépêche de son ambassadeur à Paris, dépêche que celui-ci, menacé dans sa sécurité, n'avait osé expédier que par des courriers spéciaux ; on disait en effet dans la ville que l'ambassadeur de Suède avait dressé les passeports- des fugitifs et qu'il était de connivence avec eux. Staël, qu'on n'avait informé de rien et dont l'irritation était d'autant plus vive, écrivit à son roi qu'une seule circonstance Tavait sauvé : le portier de Fersen avait déclaré devant le comité d'enquête de l'Assemblée nationale que la porte de son maître avait été consignée la veille à tous les vi* siteurssans exception, même à l'ambassadeur de Suède « C'est au comte de Fersen qu'on attribue le plan du roi », ajoute Staèl ; « c'est un grand bonheur qu'il tût pu s'échapper... Tout Paris prétend que Votre Majesté attaquera la France avec une armée de 30,000 hommes pour opérer la contre-revotion ». Le lendemain, jour du retour « funèbre » de Varennes , suivant l'épithéte de M"« de Staël , Fambassadeur compléta son rapport . « Je plains du
fond de mon Ame les malheureux qui ont entratné le roi et la reine dans une démarche si mal combinée et si dangereuse et dont la disposition des esprits rendait le succès presque impossible.. . La santé de la reine a beaucoup souffert » *.
Gustave III, qui savait à qui s'adressait le reproche, laissa pour le moment son ambassadeur sans instructions, correspondit avec Fersen qui, sur ces entrefaites, était arrivé à Bruxelles, rencontra à Aixla-Chapelle Bouille, qui avait gagné la frontière, et appuya auprès de Catherine II l'idée d'une alliance du nord contre la Révolution et d'un débarquement de troupes suédoises sur la côte flamande ou normande.
Dans les Girondins de Lamartine, livre qui, en dépit de tant d'inexactitudes de détails, est le plus fortement pénétré, peut-être, de l'esprit de ce temps et fait le mieux revivre la génération de 1789, il est dit qu'à la suite du 21 Juin le roi consentit à accepter le pardon de son peuple, à prêter serment aune constitution devant laquelle il avait fui, et à devenir un roi « gracié ». A partir de ce jour il ne fut plus pour l'Europe que le fugitif du trône ramené sur le lieu du supplice, pour le peuple qu'un traître, pour la Révolution qu'un jouet.
M»' Roland qui, depuis février 1791, habitait Paris avec son mari, avait dès le lendemain de la mort de Mirabeau appelé de ses vœux la guerre civile, malgré toutes ses horreurs, afin de régénérer les mœurs et les caractères. Après Varennes, elle exprime
* Lôouzon Le Dac, Correspondance diplomatique du baron de Staël, 209, n* 205 ; 211, n» 207.