CHAPITRE SIXIEME 42g
est pénétré du souffle de Thellénisme. Il existe un trait de parenté entre le théologien du romantisme allemand, Sclileiermacber, qui sauve du naufrage de sa foi le trésor d'une confiante piété et qualifie sa religion de « religion du cœur »; et l'auteur de V Essai sur les Révolutions^ qui fait de la religion une affaire de Tâme et demande à l'athée s*il n'a jamais élevé vers le ciel un regard obscurci par les larmes. * Aucune des argumentations philosophiques sur lesquelles reposait le romantisme allemand n'avait pénétré jusqu'à Chateaubriand. Il aurait sans doute repoussé la théorie de Fichte d'après laquelle le monde n'est que l'élément personnifié de notre devoir, et qui réclame la transfonnation nécessaire de ce monde en un perpétuel et transcendantal royaume de liberté. Mais, en revanche, il était d'autant plus ajmplètement d'accord avec la doctrine esthétique de l'école. Lui aussi il concevait, au lieu du domaine exclusif de la raison, l'homme entier dans la plénitude de son être, animé d'un besoin incessant de savoir, en même temps que d'une soif à jamais inassouvie de perfection morale. Que ces aspirations pussent être satisfaites par la religion seule, envisagée comme morale par excellence, c'est ce qu'il avait avoué avant même l'événement décisif de sa vie. Le l*»" juillet 1798
qoes grecs et latins, voir le livre de Marcellus, Chateaubriand et son temps, 1859.
* Chateaubriand, Essai sur les Révolutions, 2«« partie, chap. 31, et Génie du Christianisme y ^ »•• partie, livre V,chap. 2, où cette idée se retrouve à peu près dans les mêmes termes.
il perdit sa mère, morte des suites des mauvsds trdtements qu'elle avait subis en prison, après avoir vu périr sur l'échafaud plusieurs de ses enfants. A ses derniers moments elle chargea une de ses filles, Mme (Je Farcy, de faire savoir à François-René combien les erreurs de sa jeunesse lui avaient fait répandre de pleurs et de le rappeler en son nom à la foi. Quand Chateaubriand reçut cette lettre, M°* de Farcy elle-même avait déjà suivi sa mère dans la tombe, (lette double perte si douloureuse détermina en lui une crise morale . Il en a rendu compte en ces mots : « J'ai pleuré et j'ai cru »/
Ceux-là seuls qui ne comprennent ni la nature de r homme ni Tàme du poète ont suspecté les mobiles de cette conversion. Elle a exercé sur d'autres une action si irrésistible pour ce motif précisément qu'au moment où elle se produisit, elle était absolument sincère. La conversion de Chateaubriand ne maitrisa ni ne transforma Thomme intérieur, mais elle domina tout entier et à jamais l'artiste. Il eut beau, plus tard, le vouloir ou non : le succès le lia à la religion de la croix aussi inséparablement que d'autres y sont liés par la conviction. Le Génie du Christianisme parut en 1802, au moment du rétablissement de la paix religieuse, au son des cloches et des fanfares qui saluaient la résurrection de l'Eglise triomphante. Mais» ne Toublions pas, le livre avait été écrit à l'heure de la persécution, quand nulle aurore n'annonçait 'le retour du jour. La religion apparut à l'auteur entourée
* Chateaubriand, Œuvres, I, préface de Tédition de 1826.