CHAPITRE SIXIÈME
avait défiai en ces termes : « Rendez -nous les joies de r admiration I ». ^
La façon dont il le fit appelle une fois encore la comparaison avec le romantisme allemand. Dans sa première phase, la phase philosophique et poétique, celui-ci se proposa pour but de créer, grâce à l'art, à l'association de la fantaisie et de la pensée, des formes toutes nouvelles. ' il emprunta à Kant et à Fichte l'idéalisme moral, la haute conception de la liberté et de la responsabilité, la doctrine de la sainteté de la volonté, de la loi impérativç du devoir. Schelling le renvoya à la nature comme à Tesprit visible, il lui donna l'expression philosophique et la formule scientiQque pour l'avenir. La doctrine esthétique et le talent d'assimilation des frères Schlegcl amenèrent son contact avec les littératures étrangères, lui fournirent le trait cosmopolite, la compréhension du développement historique et individuel. Tieck , un improvisateur fantastique, évoqua la poésie du moyen âge des livres populaires où elle dormait engourdie et donna dans son roman de Stembald le premier produit de l'art romantique. Novalis, son poète et son prophète, lui apporta Télément de la douleur apaisée et de la plus haute inspiration religieuse dans des chants inoubliables et dans son roman de Henri dOfterdingen, à la fois un portrait personnel et une apothéose de la poésie, resté à l'état de fragment, comme l'existence du
^ Jugement de Napoléon sur Chateaubriand, dans les ouvrages de Gourgaud et Montbolon, cité par Marcellus, Chateaubriand et son temps ^ 234-235.
* M"* de Staéi, Réflexions sur la paix*
poète lui-même, qui sut unir la joie de la vie au désir ardewt de la mort, Tamour terrestre à F amour divin.
Quelque chose de tous ces divers éléments du romantisme allemand se trouve chez Chateaubriand. De même que celui-là associe la poésie et la philosophie, celui-ci mêle la poésie à la religion et Fesprit antique àTesprit chrétien. C'est en toute justice que Fontanes lui disait :
Contre toi du peuple critique Que peut Tinjuste opinion?
Tu retrouvas la muse antique Sous la poussière poétique Et de S )lyine et d'Uion.
Le mérite de cette évocation ne se borna pas à Homère et aux pères de TÉgiise. Contre lintolérance anti philosophique du dix-huitième siècle, il prit à témoin le siècle précédent, démontra sa supériorité et rétablit la tradition littéraire. Quoiqu'il ne fût pas un savant au sens étroit du mot, on lui a rendu le témoignage que mainte innovation viable de la première moitié de ce siècle a reçu de lui l'impulsion première ou décisive, qu'il a créé des tendances du goût passées à l'état de science. Son admiration pour l'architecture gothique a suscité l'archéologie chrétienne. Les Francs des Martyrs furent les précurseurs des Francs d'Augustin Thierry ; la littérature et la philologie comparées donnèrent accès dans leur domaine, grâce à lui, aux modernes à côté des anciens, et ou-