CHAPITRE SIXIÈME
vrirent le monde oriental. ' La réaction du sens historique contre l'idéal de la raison abstraite remonte en France à Chateaubriand, comme en Allemagne aux romantiques, il avait toutefois un avantage sur en^. Toui ce que ces prolestants allemands durent s'assimiler artiliciellement, s'offrait au Français catholique transfiguré par les souvenirs de la patrie et de Tenfance, inséparable de l'image du vieux château féodal où il avait grandi, où le murmure des vagues berçait ses premiers rêves fantastiques. Chateaubriand trouva dans la tradition religieuse ininterrompue ce dont Frédéric Schlegel et Schelling regrettaient l'absence dans la poésie moderne, quand ils disaient qu'elle manquait du point d'appui que les anciens avaient rencontré dans les mythologiens et qu'ils essayaient de rétablir, pour leur part, en s' aidant de Spinoza et de la philosophie de la nature, ^ pendant que Tieck prit le chemin le plus court et satisfit au besoin des choses religieuses en s'enfonoant dans le mysticisme et en mettant poétiquement en œuvre la légende catholique. Cette tendance au catholicisme, dont un critique a aperçu le premier germe dans la Lettre tf un jeune peintre allemand^ ^écrite de Rome en 1798, eut toujours quelque chose de contraint et de peu naturel. Chez Novalis seul, dans ses chants spiri-
* Nisard, Histoire de la litîdraiure française, I, 529 et
' * Frédéric Sch4egel, Discours sur ta mytholoyiCy cité par • Haym, V école romani ique, 693 et sqq.
' * Haym f' V école romantique, 120. Cette lettre avait pour auteurs Tieck et WacJkenroder.
tuels, elle apparaît comme une nécessité de nature, comme l'explosion d'une âme pénétrée du profond enthousiasme religieux. Chez les autres, les romantiques de la seconde époque, elle fut d ordinaire une mise en scène poétique, un mirage de châteaux-forts et de cathédrales, de forêts et de cellules d'ermites, de visions et spectres, qui produisait fréquemment un effet brillant et grandiose, mais dégénérait plus fréquemment encore en de vrais enfantillages.
Chateaubriand, de son côté, ne dédaigna pas la légende, car chez lui aussi était prépondérante la foi esthétique qui préfère, comme interprète de la vérité, le beau au bien. Mais le christiaaisme, une fois qu^il l'eut confessé ouvertement, le ramena dans le sein de l'Église catholique, comme l'enfant dans le giron de sa mère. Le conflit imposé à l'Allemand entre le passé religieux et le passé national resta épargné au Français. Le principe de l'honneur, « la grande conception du moyen âge, qui a transformé la bravoure et l'amour », qu'Auguste-Guillaume Scblegel trouva si indignement vilipendée par « les amis des lumières » , * était pour le gentilhomme breton un héritage de la vieille race que ses rois n'avaient pas aperçue à Versailles, mais qu'ils avaient rencontrée en revanche sur les champs de bataille. Ces circonstances expliquent en partie la supériorité de Chateaubriand dans le genre le plus susceptible d'être revêtu de l'expression poétique, si Ton en croit l'école romantique : le ro-
* A. W. Schlegel, Courx professé à Berlin, 1802-1803, cité par • Haym, Vécole romantique^ 795.