CHAPITRE SIXIÈME
Puis il revint à M*"" de Beaumont. Le commerce avec André Chénier ayait développé chez elle jusqu'à une finesse atlique le sens naturel pour Thaimonie du langage ; elle retrouva des forces trompeuses pour aider son ami dans laliernière révision de son œuvre, du succès de laquelle elle fut encore témoin, et elle ne résista pas à la tentation de le suivre en 1803 à Rome, afin de ne pas mourir sans le revoir. * Dix ans plus tard, le pèlerinage au Saint-Sépulcre devait se terminer par un rendez-vous romanesque à l'Albambra, rendez vous qui était le but réel du voyage.* En attendant, Tapologie de la religion chrétienne, à laquelle Aiala avait servi d'introduction et qu'accompagnait un roman vécu, se ferma sur un autre roman, l'histoire de René.
Dans les adieux qu'adresse à son bien-aîmé la jeune Indienne qui s'empoisonne pour ne pas devenir infidèle au serment de virginité fait en son nom par sa mère, on lit ce passage célèbre : « Quelquefois, en attachant mes yeux sur toi, j'allais jusqu'à former des désirs aussi insensés que coupables : tantôt j'au* rais voulu être avec toi la seule créature vivante sur la terre ; tantôt, sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abtme avec les débris de Dieu et du monde 1 » .
* Chateaubriand, Mémoires d* Outre 'Tombe, II, <95 etsqq. — Bardoux, Madame de Beaumont.
' Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, II, 91.
Atalase donne la mort, mais elle meurt réconciliée. René est arraché au suicide, mais il ne se réconciUe pas. L'amour de sa sœur pour lui forme Tarrière-fond tragique du roman, mais Chateaubriand dévoile sa pensée définitive et intime dans les paroles à Géluta : « 11 y a des existences si rudes qu'elles semblent accuser la Providence et qu'elles corrigeraient de la manie d'être » .
BenépSLTxxi sous forme d'appendice au chapitre sur les rapports du christianisme avec les passions du cœur. Atala et lui, « ces brûlants jumeaux », * obtinrent un succès jusque là inconnu, et justifièrent la téponse de Joubert à ceux qui émettaient des doutes: a Le livre réussira, car il est de l'enchanteur ». 11 ajoutait, il est vrai, cette restriction décisive, que la partie du livre qui traitait de la morale du christianisme et qui devait en être le point culminant, en restait le côté le plus faible ; le succès esthétique était obtenu aux dépens du succès moral. * Aussitôt après sa publication, Rœderer pouvait parler, lui aussi, du flésappointement provoqué chez les plus illustres membres survivants de Tépiscopat de 1789, un Cîcé ou un Boisgelin, par cette tentative de transporter le centre de gravité de la religion dans les formes extérieures et le sentiment et d'accommoder sa doctrine aux boudoirs, au lieu de la prêcher du haut de la
* Chateaubriand, Mémoires d* Outre Tombe^ II, 136.
' Alexandre Vin et, Etudes sur la littérature française au dix-neuvième siècle ^ 228. — Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous t^Empire, I, 327.