CHAPITRE SIXIEME
chaire. * Leurs appréhensions n'ont jamais peut-être reçu une satisfaction plus dramatique que dans ce passage de George Sand, dans Y Histoire de ma vie, (i""* partie) où elle raconte comment, après la lecture du Génie du Christianisme, que lui avait recommandé son confesseur pour afTerrair sa foi, cette foi se trouva perdue pour toujours. Car, avec Tinex érable logique de son sexe, de sa nationalité et de sa jeunesse de seize ans, elle ne put parvenir à combler Tabîme entre le christianisme de l'Imitation de Jésus- Christ qu'on lui avait enseigné jusque-là, christianisme humble, repentant, inflexible et sévère; expression d'une doctrine absolue, et le christianisme de Chateaubriand, avec sa vérité relative, sa transfiguration poétiquement humaine et sa théorie d'accommodement moral. L'auteur de Lé lia explique avec une clarté merveilleuse comment ce livre, — un livre d'art et non de doctrine, comme elle l'appelle, — la ravit d'abord jusqu'à l'enthousiasme, puis l'invita au doute, et finalement l'amena à chercher la solution de ces deux interprétations opposées de T Evangile en dehors de toute confession religieuse.
Ce n'était pas là, assurément, ce que la critique des survivants de l'ère révolutionnaire trouvait à objecter à l'œuvre de Chateaubriand. Peu lui importait que l'auteur, dans ce miroir de sa propre personnalité, séparât la théorie de la pratique ; non point la soi-disant philosophie, qui avait agi de même, mais bien la religion, dont la morale était ainsi frappée à
* Rœderer, Œuvres, V, 411.
mort, avait à demander compte à Chateaubriand de la tentative faite parlai de remplacer la vérité qui exige le sacrifice de rhorome tout entier, par une esthétique qui jouait avec cette même vérité comme le peintre avec les couleurs. Cette lutte pénètre et explique en grande partie l'histoire de la France au dixneuvième siècle ; mais la critique de 1802 se bornait à vouloir maintenir littérairement ce qui éuit mort en politique, et à rejeter une formule artistique qu'elle accusait d*énger en loi suprême le bon plaisir du poète. Au moment où le romatitisme allemand saluait dans l'auteur du Génie du Christianisme Y m des siens*, Marie- Joseph Chénier travestissait^ /a/a,* qu'un autre railleur faisait ressusciter et voyager à Paris, tandis que labbé Morellet démontrait, par les raisons les plus solides,toutes les invraisemblances du roman. « Pour me distraire des autres folies », écrivait Benjamin Constant, « je lis Chateaubriand. Il est difficile, quand on tâche pendant cinq volumes de trouver des mots heureux et des phrases sonores, de ne pas réussir quelquefois ; mais c'est la plupart du temps un galimatias double ; et dans les plus beaux passages il y a un mélange de mauvais goût qui annonce l'absence de la sensibilité comme de la bonne foi. Il a pillé les idées de Touvrage sur La Littérature dans tout ce qu'il dit sur l'allégorie, sur la poésie descriptive et sur la sensibilité des anciens,
> * A. W. Schlegel, Leçons faites à Berlin, 1801-1802, citées par * Haym, L'école romantique^ 783.
* M. J. Chéaier, Tableau de la littérature française depuis 1789, 240-245.