CHAPITRE SIXIEME
avec cette différence que ce que l'auteur de ce dernier ouvrage attribue à la perfectibilité, il l'attribue au christianisme » . * Necker répliqua avec raison à ce jugement que le plus chétif littérateur serait en état de corriger les fautes du livre, mais que ses beautés n'appartenaient qu'à un très grand écrivain, jugement auquel souscrivait George Sand un demisiècle plus tard. '
Et M"*' de Staël ? Son jugement demeura indépendant et elle ne s'affligea pas de voir apparaître Tastre naissant à un point de l'horizon où elle ne l'avait pas cherché et de recevoir d'une double tradition religieuse et politique ce qu'elle avait attendu des idées et des institutions protestantes et républicaines. Le mot de Chateaubriand : «Malheur à ceux qui, dans un beau livre, ne voient que ses défauts; ils n'en sentiront jamais les beautés », n'était point dit pour elle. 11 n'en était pas moins vrai que certaines hardiesses de style et d'idées l'ellrayaient pour celui dont elle saluait les débuts avec une si généreuse sympathie.
M"' Récamier la trouva un matin occupée à lire le Génie du Christianisme, tout nouvellement paru ; elle venait de parcourir le chapitre intitulé : Examen de la virginité soiis ses rapports poétiques. « Vous me voyez désolée », lui dit M™' de Staël ;« ce pauvre Chateaubriand va se couvrir de ridicule ; son livre
* Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous V Empire, î, 188.
' Marcellus, Chateaubriand et son temps, 15. — Sainte- Beuve, Causeries du Lundis 1, 449.
tomber ». Des impressions de ce genre étaient inévitables, mais elles ne l'empêchèrent pas de louer le livre avec une admiration sincère dans la préface de Delphine. * L'auteur de ce roman avait fait, dans Tintervalle, la connaissance de Chateaubriand. En 1801, elle écrivait à Fauriel au lendemain de la publication d'Atala : « Cest certainement un homme d*un talent distingué. Je le crois encore plus sombre que sensible ; mais il sufQt de n'être pas heureux, de n'être pas satisfait de la vie, pour concevoir des idées d'une plus haute nature et qui plaisent aux âmes tendres » . * M""* de Staèl retrouvait un écho de sa propre nature dans le cri douloureux qui forme la transition d*Atala à René : a Homme ! tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux ; tu n'existes que par le malheur, tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et Téternelle mélancolie de ta pensée I ». Cette mélancolie dans laquelle le livre De la Littérature voyait une des sources les plus profondes de Tinspiration avait trouvé son expression poétique, et, avec l'hommage à Retxè^ M°" de Staël entra dans le siècle nouveau.
Chateaubriand fut sensible à ce témoignage et la remercia avec émotion dans le Mercure de K 802. ' Mais bien des années pluâ tard, quand depuis longtemps elle avait cessé de vivre, ses souvenirs à son égard étaient si bien obscurcis, qu'il reproche au li-
* M«e de Staël, Delphine. Œuvres, V, 45.
* Sainte-Beuve, Portraits contemporains^ ÏV : Fauriel. M«n« de Staël à Fauriel, Goppet, 17 prairial (1801).
^ Chateaubriand, article sur Bonald.