CHAPITRE SIXIÈME
vre De la Littérature de n'avoir pas mentionné le Génie du Christianisme^ quoique son ouvrage eût paru plus de deux ans après celui de M"* de Staël. *
On n'avait pas oublié, aux débuts du Consulat,que Chateaubriand, dans sa lettre à Fontanes, avait lancé contre 3*°* de Staël l'accusation d'avoir « bien Tairdene pas aimer le gouvernement actuel et de regretter les jours d'une plus grande liberté ». "
Cette allusion s'appliquait à un passage du livre De la Littérature qui montrait les caractères despotiques remplis de haine contre la liberté. Entre la rédaction du livre et sa publication il y avait le 18 Brumaire, et des critiques du genre de celle-ci avaient cessé d*être innocentes.
M""* de Staël était restée jusqu'au mois de novembre en Suisse ; elle rentra à Paris avec fienjamin Constant, qui était allé à sa rencontre, le soir même du coup d'Etat. Au dernier relai on se racontait que Barras avait été mené par des gendarmes à son habitation de Grosbois ; Talleyrand avait fait comprendre au Directeur qu'il était temps de donner sa démission et de céder la place à Bonaparte. * Le nom de « cet homme qui devait se mettre à la place de tous et rendre l'espèce humaine anonyme » , était sur toutes les lèvres. *
Benjamin Constant passa la journée du lende-
« Chateaubriand, Mémoires d'Outre Tombe^ II, 158.
* Chateaubriand, lettre à Fontanes, décembre -1800. ' Gohier, Mémoires, I, 236.
* M«« de Staël, Considérations y XIII, 230.
main à Saint-GIoud en simple spectateur. * Depais rentrée de Sieyès au Directoire il avait vu celui-c presque chaque jour, sans toutefois parvenir à pénétrer jusque dans son intimité. C'est à cette époque que Benjamin Constant conçut de lui la haute opinion qui le décida à adopter Sieyès comme son maître politique. Le chef d'Etat de celui-ci, le grand électeur inactif, nommé par iNapoléon le « cochon à l'engrais », resta toujours son idéal du roi constitutionnel, dont les fonctions se bornent à choisir ses instruments, dont tout le droit consiste à les changer et à les placer dans une Chambre des pairs comme maison de refuge des hommes puissants disgraciés, tandis que le principe d'tine limitation delà souveraineté, tel que Sieyès l'avait exposé, fut toujours considéré par Benjamin Constant comme la clef de voûte de toutes les institutions politiques. * Mais il avouait que le môme homme dont il admirait si sincèrement Tesprit organisateur n'avait aucune influence sur ses semblables, parce qu'il manquait absolument de sympathie pour eux. Ceux qui se soumettaient aveuglément à lui, il les méprisait et les abandonnait; ceux qui lui résistaient, il les regardait dès ce moment comme des incapables. Cette règle ne souffrait qu'une exception, mais si caractéristique, qu'elle suffirait à mieux connaître Sieyès : il
* Benjamin Coûsivint, .Souvenirs historiques, à l'occasioa de l'ouvrage de M. Bignon, Revue de Paris, 1830, XI, 119. — M"»« de Staël, Considérations, XIII, p. 229 et sqq.
» Benjamin Constant, Revue de Paris, 1«30, XI, 120-121, et 108. ' •