‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 209 sur 280 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

n'admirait pas seulement Talleyrand, il l'aimait. Tandis que chacun de ceux qui occupaient dans la hiérarchie sociale une place plus élevée que la sienne lui faisaient, suivant ses propres expressions, « l'effet de loups qu'il fallait traiter en loups », lui dont le système était inadmissible sans l'honnêteté politique, il pardonnait, à l'endroit de Talleyrand, la haute naissance, le passé ambigu, le caractère qui déjà ne l'était plus. Il désirait l'avoir pour collègue au Directoire et échanger la Constitution de l'an III contre la seule vraie, — la sienne. * Le premier projet ayant échoué, et le second ne pouvant réussir qu'avec l'aide . de Bonaparte, il se décida, le 30 octobre, en faveur de ce dernier. TallejTand n'avait pas attendu si longtemps. Au lieu de croire, comme Benjamin Constant, à la supériorité de l'abbé, il répondait à ceux qui le vantaient comme un esprit « profond » : « Dites creux ». Le sachant incapable déjouer un rôle actif, il l'engagea à se soumettre à l'inévitable, et mérita ainsi la reconnaissance de Bonaparte. ^ Quelques jours après le 18 Brumaire, le Consul l'exprima publiquement, en célébrant avec éloges, lors d'une réception solennelle au Luxembourg, la coopération au coup d'Etat par Talleyrand, Cambacérès, Regnault de Saint Jean d'Angély, Rœderer et Volney. Sur le coup d'Etat et sur son auteur, il y eut à peine un dissentiment parmi les contemporains. La

* Benjamin Constant, Revue de Paris, XI, 123. — Sainte- Beuve, ïiœdcrer. Causeries du Lundi, VIII.

* Lucien Bonaparte, Mémoires, II : La Révolution de Brumaire.

Fayette jetait sur Bonaparte des regards d*espoir et déclarait que chacun des partis qui convoitaient le pouvoir aurait agi de même à sa place. ' Dans la préface du Génie du Christianisme ^ ^ Chateaubriand le comparait à Cyrus. A.u sein de la noblesse française, Bonaparte trouva les dignitaires de sa couronne, lesinstrumentsles plus dévoués de sa volonté, ce qui lai fit dire que « les gentilshommes seuls savaient servir » . Llntérèt des femmes se concentra désormais dans un râle joué par Talma ou dans un spectacle militaire offert par le Premier Consul. La bourgeoisie ne se montrait pas moins soumise. Garât félicita solennellement le Conseil des Anciens et se félicita lui-même de ce que^ à l'avenir, les garanties de la liberté ne se trouveraient plus inscrites dans une Constitution, mais dans le cœur de Bonaparte. Quand, en 1815, T Empire fut devenu constitutionnel, de tous les projets d'adresse du Sénat, celui de Garât se trouva être le plus servile. Il n'avait pas changé depuis le jour où, enregistrant le massacre du duc de La Rochefoucauld à Gisors, en septembre 1792, il parlait de « M. de La Rochefoucauld, qui s'était toujours fait qualifier de duc ». Ses amis, autrefois républicains comme lui, Rœderer, Thibaudeau, Merlin, Portails, Ramond, Chaptal, paraissaient craindre seulement que l'épée qui protégeait la France fût entravée dans ses libres mouvements. "

* La Fayette, Mémoires : Mes rapports avec le Premier Consul, 1805.

* Sir Samuel Roroilly, Mémoires^ II, 11. — Pontécoulant, Souvenirs historiques et parlementaires^ 4bA, 166. — Bar-

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