‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 212 sur 280 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

pure » . L'individualité de Bonaparte lui arracha des paroles d'enthousiasme longtemps encore après que la désunion se fût mise entre eux et bien qu'elle ne laissât jamais limiter son droit de penser ce qui lui plaisait. Il n'était point encore question d'antipathie personnelle. C'est ainsi qu'en juillet 1800 elle écrivait à Fauriel : « Nous espérons la paix ici, et nous admirons beaucoup Bonaparte ; mais nous sommes un peu fâchés, nous autres protestants, de ce qu'il appelle les Anglais des hérétiques ». *

Ce fut Napoléon qui, dans la conviction où il était qu'entre eux existait de fait un abîrae que rien ne pouvait combler, profita de la première occasion pour prendre l'offensive à l'égard de M™' de Staël et de ses amis. Cette occasion se présenta à la suite de l'introduction de la Constitution qui empruntait à Sieyès la suppression du droit de suffrage et quelques formules sans importance, à Daunou le Sénat et les deux Conseils, dontlun, le Tribunat^ pouvait parler sans voter, dont l'autre, le Corps législatif, devait voter sans parler, et dont ni l'un ni l'autre, par conséquent, n'était à même d'opposer des bornes à l'autorité souveraine du Premier Consul. Le 2S décembre, cette Constitution entra en vigueur, et, le 5 janvier, Ton devait discuter au Tribunat sur les rapports des trois assemblées entre elles et avec le Conseil

* Sainte-TJouve, Fauriel. Portraits contemporains ^ IV. M«« de Staël à Fauriel, Coppet, 12 thermidor (1800). — Lacretelle, Testament littéraire et philosophique. If, 73. — De Gerando, Lettres inédites, etc. M"" de Staël à Gerando, 19 mai et 4 juillet 1801.

d*Etat. Benjamin Constant avait éié élu membre du Tribunat et le bruit courut à Paris ^'à cette occasion il parlerait contre le projet de loi du gouvernement. Ce même matin du 5 janvier parut dans le Journal de Paris un article de Rctderer, qui discutait la question de savoir si le Tribunat était « l'opposition organisée » , ou s'il n'était pas plutôt une assemblée destinée à venir en aide au gouvernement et à compléter son activité. Le complice du 18 Brumaire, qui se plaisait à dire : « J'ai passé auprès de Louis XVI la dernière nuit de son règne, j*ai passé auprès de Bonaparte la première nuit du sien », conclut, comme on devait s'y attendre, en faveur de la dernière manière de voir. L'autre, celle de l'opposition, lui faisait l'efTet du plus vil et du plus odieux des métiers. * Le Premier Consul avait appelé Rœderer au Conseil d'Etat; les idées exprimées par lui n'étaient donc pas celles d'un simple journaliste, ce dont Benjamin Constant se rendit parfaitement compte. Le soir de ce même jour différentes personnes, au nombre desquelles Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur, se trouvaient réunies chez M"' de Staël. Benjamin Constant s'approcha d'elle et lui dit tout bas : « Voilà votre salon rempli de personnes qui vous plaisent : si je parle, demain il sera désert ; pensez-y ». « Il faut suivre sa conviction », lui répondit-elle sans prévoir, ainsi qu'elle l'avoue, ce qu'elle eut à souffrir à partir de ce jour. *

* Sainte-Beuve, Rœderer, Causeries du Lundi, VUE, 345 et 372.

• M"»* de Staël, Dix années d*exil, !«'• partie, chap. IL

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