‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 213 sur 280 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Le lendemain, Benjamin Constant prit la parole au Tribunal et parla de l'indépendance nécessaire à toute assemblée délibérante.

Trois jours plus tard, Rœderer reçut de M"' de Staël la lettre suivante :

« Mais expliquez-moi donc, je vous en conjure, Rœderer, ce qui se passe depuis trois jours 1 Ce déchaînement, cette violence contre' Benjamin ! Ce Journal des Hommes libres lancé contre moi seulement, parce que je suis Tamie d'un homme qui a prononcé un discours indépendant sur un règlement I Mais sommes-nous revenus à toutes les fureurs, à toutes les intolérances des époques les plus terribles de la Révolution, et va- telle recommencer, en poussant au désespoir les amis mêmes du gouvernement? Une simple opinion est-elle un crime, non seulement pour Benjamin, mais pour moi, qui ne suis pour rien assurément dans ses discours et qui l'aime sans le diriger ? Je suis plus étonnée, plus confondue que je ne l'ai jamais été. Est-ce là ce que vous m'avez promis? J'ai besoin de m'expliquer avec vous. Vous avez eu mon amitié pour vous lorsque vous étiez malheureux ; je ne croyais pas, je l'avoue, que ce fût mon tour d'être persécutée lorsque je voyais en place ceux de mes amis qui n'ont cessé de recevoir de moi des preuves d'une aCTection constante et dévouée. Je comptais sur vous comme défenseur, et j'apprends que c'est vous que Bonaparte a cité comme lui ayant dit ce qu'on prétend qui se dit chez moi. C'est une véritable folie que toute cette persé-

cution 1 Où trouverez-\ous des êtres plus intéressés que nous à ce que les Jacobins ne gouvernent pas ? Quelle femme s'est montrée dans tous ies temps plus enthousiaste que u.oi de Bonaparte ? Quel est le but de toutes ces persécutions contre quelques phrases indépendantes, et que des menaces trop fortes, deux jours auparavant, ont peut-être rendues telles parce que les âmes généreuses sont ainsi faites? Est-ce gouverner que pousser ses amis dans les rangs de ses ennemis, quand il est manifeste que rien n'est plus contraire à leurs intentions, à leurs intérêts, à leurs goûts ? Toute cette intolérance est-elle dans votre caractère ? convient-elle à vos lumières?

« Réveillez-vous, et venez m'entendre. Ai-je cessé d*être un caractère bon et généreux ? Ai-je cessé d'être celle qui vous a aimé et défendu pendant deux ans ? Benjamin n'est-il pas celui qui, le premier, entre les amis de Sieyès, vous a rapproché de lui ? Est-il donc t^tabli en révolution que celui qui arrivera le premier doit chercher à perdre celui qui lui. a tendu le premier la main ? Toute morale d'amitié, de société, de bonté, est-elle finie ? Faut-il uniquement chercher à se renverser les uns les autres ? Mais alors les moyens de nuire ne manqueront pas: vous aujourd'hui, demain un autre.

« Rœderer, je vous demande une heure d'entretien... Je ne vous cache point que, depuis trois jours, je souffre plus que je n'ai souffert de ma vie. C'est vous montrer que vous pouvez me faire du bien beaucoup, et vous savez si je suis ingrate. On s'entend en se

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