CHAPITRE SIXIÈME
voyant, on s'éloigne pour jamais en ne se voyant pas » /
L'appréhension qu'exprimait M""* de Staël devait se vérifier, car cette lettre termine sa correspondance avec Rcederer. Mieux qu'elle, il connaissait le caractère de l'homme qui,parlant du « régime des avocats » , comme il le nommait, s'écriait : « Je suis soldat^ enfant de la Révolution, sorti du sein du peuple : je ne souffrirai pas qu'on m'insulte comme un roi ». £t à Miot de Melito,qui cherchait à l'apaiser en faisant ressortir le talent de Benjamin Constant, il répéta plusieurs fois : (i Je ne dois que du fer à mes ennemis ». '
Parmi ces avocats et ces idéologues détestés, le Premier Consul ne rangeait pas seulement tout ce qui résistait, mais encore tout ce qui ne s'abandonnait pas docilement à sa volonté. L'interpellation fréquente dans sa bouche : « Kh bien 1 monsieur ridéologue, que fait l'idéologie? », qu'il adress:nt entre autres à Malouet rentré en France en J802, était, à de rares exceptions, une condamnation de celui à qui il parlait.
Faute de preuves, son instinct lui disait que le genre de soumission qu'il exigeait ne serait jamais prêté par une personnalité telle que M"' de Staël. Cest ce que savaient avec lui Rœderer, Talleyrand et tous ceux qui, à leur exemple, étaient décidés à graviter autour du soleil levant. Le jour du discours de Benjamin Constant au Tribunat, M"' de Staël
* Rœderer, (Euures, VIII, 659.<560. M»« de Slaôl à Rœderer, 9 janvier 1800.
»Miot de Melito, Mémoires, I, 278.
attendait son cercle d'amis habituel, quand dans l'espace de quelques heures elle reçut dix billets d'excuses. Elle fit d'abord assez bonne contenance, mais se troubla à mesure qu'ils se succédaient. ' C'est par cet épisode que s'ouvrent ses fragments de mémoires posthumes, intitulés Dix années dexiL Le bitlet de Talleyrand, qui sous la forme banale d'une excuse de ne pouvoir accepter à dîner chez elle était un adieu pour la vie, reparut peu après dans Delphine^ où il éternise la preuve de Tingratitude. ■
L'incident du Tribunat resta isolé. Bonaparte ayant exprimé à Andrieux son mécontentement du discours de Benjamin Constant, l'auteur des Etourdis lui répondit ; « Vous êtes^ citoyen, de la section de mécanique, et vous savez qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste ».^ Joseph Bonaparte fut envoyé vers M"' de Staël. « Mon frère » , lui ditril, « se plaint de vous. Pourquoi, m'a-t-il répété hier, pourquoi M'^^ de Staël ne s'attache-t-elle pas à mon gouvernement? Qu'est-ce qu'elle veut? Le payement du dépôt de son père? je l'ordonnerai. Le séjour de Paris? je le lui permettrai. Enfin qu'est-ce qu'elle veut? » — « Mon Dieu », répliqua M"' de Staël, « il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense ». *
Peu de temps après, Joseph reçut de Napoléon la lettre suivante, datée du 19 mars 1800 : « M. de Staël est dans la plus profonde misère, et sa femme
* M™« de Staël, Dix années d'exil^ 1"* partie, chap. II.
* Sainte-Beuve, M^^ de Slaël, Portraits de femmes^ 116. » Jules Simon, Une Académie sous le Directoire, 179.
* M™» de Staôl, Dix années d'exil, !'• partie, cbap. L