CHAPITRE SIXlàME
donne des dîners et des bals. Si tu continues à la voir, ne serait-il pas bien que tu engageasses cette femme à faire à son mari un traitement de 1 ,000 à 2,000 francs par mois ? Ou serions-nous déjà arrivés au temps où l'on peut, sans (jue les honnêtes gens le trouvent mauvais, fouler aux pieds non-seulement les mœurs, mais encore les devoirs plus sacrés que ceux qui réunissent les enfants aux pères?... Que l'on juge des moeurs de M""' de Staèl comme si elle était un homme ; mais un homme qui hériterait de la fortune de 11. de Necker, qui aurait longtemps joui des prérogatives attachées à un nom distingué, et qui laisserait sa femme dans la misère, lorsqu'il vivrait dans Tabondance, serait-il un homme avec lequel on pourrait faire société? ». '
Cette accusation^ dont Napoléon trouvait le temps de se faire l'écho six semaines avant Marengo, reposait sur des informations tout à fait erronées. Quelque temps auparavant, le baron de Staël avait reçu trente-six mille francs de Necker^ auquel il avait promis en revanche de se rendre en Suède pour régler défmitivement ses affaires. Mais il s'était contenté d'aller jusqu'en Hollande, d'où il était rentré à Paris, où trente mille francs de dettes furent de nouveau payées pour lui, et de plus il recevait une pension de Necker, bien qu'il eût rompu toute relation avec lui et les siens. ' Joseph Bonaparte, qui était au courant
' Baron Du Cabse, Mémoires du roi Joseph, I, 190. Napoléon à Joseph, 19 mars 1800.
«M°>«de Staël à Niis de Rosenstein, !•' mai 1802. Lettres inédites appartenant à TUniversité d'Upsal.
de ces particularités, continua, en dépit de la désapprobation de son frère, à fréquenter M"* de Staël, qui vivait alors si peu dans l'abondance, que miss Beny la trouva en 1803 à Paris dans une situation presque gênée, tandis que le bel hôtel de Necker siiué dans la Chaussée d'Antin devenait la propriété deRécaniier. * Le château de Saint-Ouen fut également loué à long bail à Gerando, l'ami de Camille Jordan, qui après le 18 Fructidor avait cherché avec lui un asile en Allemagne et qui en était revenu accompagné de sa jeune femme. Gerando, qui plus tard fut préfet de Rome, et un des administrateurs les plus utiles, les plus intègres de T Empire, avait comme simple soldat de l'armée du Rhin composé un mémoire philosophique, qui lui valut un prix de l'Institut et un autre à Berlin. * Sa femme, de la famille alsacienne des Rathsamhausen, avait un remarquable talent littéraire. M"*' de Staël la citait, elle et M""' Necker de Saussure, comme les seules femmes de sa connaissance sachant écrire. M"* de Gerando n'appliqua ce islent qu'à la correspondance et se contenta d'être la compagne aimante et dévouée d'un homme distingué. Elle était de celles que la célébrité de M"*' de Staël effrayait plus qu'elle ne les attirait. Elle avoua cependant par la suite que la règle habituelle souffrait ici une exception, et se laissa d'autant mieux gagner par les qualités du cœur,
* Miss Berry, Journal and Correspondence, IF, 145. — Benjamin Constant, Lettres d JV™* Récamier^ appendice,
'Jules Simon, Une Académie sous le Directoire^ 210, 217, 241. — * M. Isler, Lettres posthumes de Charles de Villers,