‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 217 sur 280 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

le pays où l'on vit encore par son âme et par son esprit ; que direz-vous de nous en revenant ? » .*

Un peu auparavant elle l'avait entretenue des exploits de Bonaparte. « Il a monté à pied le mont Saint-Bernard comme un simple soldat. Cet homme a une vulonté qiii soulève le monde et lui-même ; sa colère est toute-puissante.- Il a surmonté des difficultés inouïes. Il s'est plu, je crois, à traverser le mont le plus escarpé ; car il me semble voir sur la carte qu'il pouvait choisir des passages plus faciles ». Bonaparte ne lui faisait pas oublier Moreau. « Ne vous reste-t-ilpas un petit coin d'enthousiasme pour lui ? »> , écrivait-elle un peu pljis tard à Gerando. « Tout tranquillement il a conquis la Souabe entière et fait aussi un armistice ; mais rien n'a l'éclat de Marengo, et il faut convenir que s'exposer, sa fortune faite, est plus brillant que s'exposer pour la faire ». Dans d'autres lettres à ce dernier, eUe s'informe de Tétat des arbres du parc de SaitJt-Ouen, résidence qu'elle avait mise à la disposition de Gerando et de sa femme, lui parle de ses enfants, « son fils aîné, déjà un honnête homme quoiqu'il ait à peine dix ans, et sa petite fllle très gracieuse. Je vais », ajoute-t-elle, « tâcher de reprendre à des intérêts, à des occupations, mais je crains que la source de la vie morale ne soit tarie en moi. . . Donnez-moi tous les détails don^t vous ne saurez que faire. Les solitaires comme nous vivent de faits, et mon père et moi, qui ne sommes pas si

* i^'Auteur des Souvenirs de M«« Récamier, CoppeL et Weimar ; M^* de Staèl et la grande-duchesse Louise^ 25-27,

champêtres que vous, nous sommes avides d'anecdotes, même en présence du Mont-Blanc » . ^

Peu de temps après Mareogo, M''* de Staël était retournée en Suisse^ où elle avait trouvé la population dans l'enthousiasme de cette victoire, enthousiasme auquel elle s'associa d'autant plus volontiers, qu'elle ne reconnaissait à personne le droit de confondre son admiration avec la flatterie. Kn passant par Genève^ le Premier Consul avait eu avec Necker une conversation de deux heures, au cours de laquelle il parla de sa fille en termes flatteurs. L'impression qu'il reçut de Necker a été consignée par Bourrienne, dont Savary confirme cette fois le témoignage. Tous deux racontent que Napoléon trouva l'ancien ministre bien inférieur à sa réputation, un « idéologue et un banquier » incapable d'une compréhension élevée des choses. *

Gerando demeura le confident de ces'années de la vie de M"* de Staél particulièrement isolées et attristées par la perspective d'un avenir troublé et incertain. L'esprit sérieux de Gerando calmait l'agitation de son âme^ et ce qui manquait à celui-ci en expérience du monde et des hommes était plus que compensé par la noblesse des sentiments et la bonté da cœur. En présence du spectacle écœurant de tant de parjures contre la foi du passé, M^'Me Staël aimait à l'entendre protester contre les calculs de Tégoïsme,

* Baron de Gerando, Lettres inédites et souvenirs biographiques de Jf»» Récamier et de ]»«■• de Staël, 31, 33.

• Bourrienne, Mémoires, IV, 107. Comparer M"* de Staël, Considérations, XIIÏ, 277.

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