CHAPITRE SIXIEME
contre le scepticisme dissolvant et Ténerveraent moral qui menaçaient d'avilir les caractères. Elle reprenait courage^ lorsqu'elle entendait Gerando lui' dire qu'elle n'avait qu*à le vouloir sérieusetnent et qu'elle aussi propagerait le beau et le bon sur la terre. Une pareille tâche, ajoutait -il, pourrait seule apaiser la soif de son àme et Taider à résoudre le problème du bonheur. ' « Vous me demandez si vous me retrouverez plus heureuse », répondait M"*« de Staël à une de ces lettres. « Je ne puis vous le promettre, car j'ai fini par croire que la douleur était l'état habituel de rhomme, et je vis avec une souffrance au cœur comme d'autres avec un mal physique... Ah I croyez-vous que le cœur puisse jamais se relever de ce qu'il {sic) m'est arrivé ? Les trois hommes que j'aimais le plus, que j'aimais depuis l'âge de dix-neui et vingt ans, c'étaient N. (Narbonne), T. (Talleyrand) et M. (Matthieu de Montmorency). Le premier est une forme pleine de grâce, le seconi n'a plus môme la forme, et le troisième est altéré dans tous sesagréments,quoique ses adorables qualités lui restent. J'ai de nouveaux amis, qui me sont très chers, mais le passé semble surtout fait pour ébranler Timagination et le cœur». Et Gerando ayant cru devoir défendre contre elle au moins Matthieu, elle lui répondit en ces termes caractéristiques : « Vous ne m'aimiez pas du tout en écrivant votre dernière lettre, et vous avez eu tort. Je vous avais exprimé un mouvement de peine sur Mat- " thieu» et vous avez pu croire qu'il était nécessaire de
* * M. I8ler, Lettres posthumes de Charles de Vi tiers, 274. M»« de Staël à Viliers, Coppet, 16 novembre 1802.
le justifier ! Si vous saviez avec quel plaisir je donne, rais la moitié de ma vie pour lui, vous auriez compris que mes plaintes étaient de la nature de celles qui prouvent que Ton aime trop vivement » . »
Pendant ce séjour en Suisse, elle obtint de Fouché la permission pour Narbonne de rentrer à Paris. " Il était dénué de toutes ressources, et une lettre qu'il avait adressée au Premier Consul pour lui demander de reprendre du service était restée sans réponse. Talleyrand se contenta de remarquer que Narbonne, en efï'et, n'avait rien, mais qu'il n'avait besoin de rien — sinon de livres et de la bonne société — et qu'on n'avait pas à s'occuper de lui plus qu'il ne s'en occupait lui- môme. En vertu de cette théorie, Narbonne resta oublié jusqu'en 1809.' 11 n'y eut que M"' de Staël qui se souvint de lui ; elle sMnformait auprès de Gerando de l'état de ses affaires, du jugement qu'il portait sur elle, sur son ouvrage,et ajoutait que son cœur lui était toujours également acquis. Le souvenir du passé survivait, mais douloureusement. «Je ne suis pas étonnée de l'impression que produit sur vous la méchanceté des hommes », écrivait elle à son correspondant ; «jugez ce que j'en ai souffert, moi qui m'y suis tant exposée ».
* Baron de Gerando, Lettres inédites et souvenirs biographiques de ilf"« nécamier et de Af»* de Staël, 43-44, 45. M»» de Sta(41 à Gerando, 7 août 1800, 8 et 31 octobre 1801.
* Sainte-Beuve, Portraits contemporains ^ IV: Fauriet.
' Baron de Vitrolles, Mémoires, III, notes Talleyrand, 450, 451. — Villeiuain, Souvenirs contemporains d* histoire et de littérature, l, 93 : M. de Narbonne.