‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 225 sur 280 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

treprit avec lui le voyage de Paris à Coppet afin d'aller voir ses enfants. Il paraissait beaucoup mieux, quand, à quinze lieues de leur destination, à Poligny, dans le Jura, il fut subitement enlevé par une attaque d'apoplexie. C'était le 9 mai 1802. 11 laissait ses finances dans un si pitoyable état, qu'il fallut de longues années de sacrifices et d'efforts pour les rétablir. A plusieurs reprises, quand M""» de Staël croyait être arrivée au terme de sa pénible tâche, elle se voyait soudain en face de nouvelles obligations, dont ni le roi Gustave IV, qui lui était hostile, ni le Trésor de Suède, obéré comme il Tétait, ne l'aidaient à se tirer, *

Ses soucis personnels n'étaient guère moins accablants.

La mort, il est vrai, avait rompu les chaînes que les exigences sociales et mondaines lui avaient seules imposées.

Mais en était-elle plus libre? Et le moment étaitil venu de rendre indissolubles ces autres chaînes qu elle s'était imposées volontairement ?

Sans se douter que sa lettre coïncidait avec la mort du baron de Staël, Benjamin Constant écrivait à son ami Fauriel, à cette date du 9 mai : « Peut-être.. . le bonheur est-il presque impossible, du moins à moi, puisque je ne le trouve pas auprès de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes... C'est une des personnes qui vous aiment et vous ap-

* Lettres de iW""» de Staël à Nils de Rosenstein, appartenant à la bibliothèque de rUnivcrsité d'Upsal. Lettres du 1", du 16 et du 23 mai 1802.

précientle mieux, et que je voudrais le plus voir heureuse... Il y a dans mon cœur trop de découragement, dans mon àme trop de sentiments divers, mon imagination est trop décolorée, pour que je puisse, moi, faire le bonheur de personne... » *

Pour son malheur, M*** de Staël savait cela aussi bien et mieux que lui. « Qu'y faire?», disait-elle souvent; «j'irais à Téchafaud, que je ne pourrais m'empêcher de juger encore les amis qui m'y accompagneraient ». Elle écrivait plus tarda Sismondique même sous Timpression du sentiment le [)lus violent elle ne pouvait dépouiller complètement sa double nature, dont l'une raillait l'autre. Quatorze ans plus tard, son gendre le duc de Broglie relevait le contraste (( d'une part, entre une activité impétueuse, impérieuse, irrésistiWe pour elle-même, et, d'une autre part^ si j'ose âdnsi parler, un bon sens inexorable. Dans toutes les transactions de la vie, publique ou privée, dans toutes les préoccupations de Tintelligence, étude ou méditation, composition ou conversation, son génie naturel la portait, ou plutôt l'emportait au but, tout d'un trait, de plein saut, au hasard des difficultés, et l'exposait ainsi à dépasser quelque peu la mesure de l'actuel et du possible. Elle était la première à s'en apercevoir et la plus choquée du mécompte ; son admirable discernement du vrai, du réel, de ce qui se cache au fond des choses et au fond des cœurs, l' éclairait d'une illumination subite... Cette lutte entre deux qualités éminen-

* Sainte-Beuve, Portraits contemporains^ IV, 159-160 : M. Fauriel.

Page 1