‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 229 sur 280 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

C'est en vain que Delphine lui crie qu'il n'a pas le droit de prendre les armes contre ses concitoyens pour défendre une cause à laquelle il ne croit pas. Il se précipite par désespoir dans la guerre civile, est fait prisonnier, condamné à mort; et sa bien -aimée, qui a pris du poison pour mourir avec lui, raccompagne jusqu'au lieu de l'exécution, où elle exhale son àme entre ses bras.

Ainsi se déroule» au milieu de défaillances et de larmes, de tortures du cœur et de remords, le tableau d'une grande passion, qui, à l'instar de ses modèles admirés. la Nouvelle Héloïse^ Wetiher et Clarisse Harlowe^ se raconte elle-même sous forme de lettres et s'épuise en tempêtes, jusqu'au moment où le sentiment, qui ne reconnaît d'autre arbitre que celui du cœur, se trouve arrêté aux limites sociales qu'il n'est pas en état de franchir.

A côté de ces figures principales, qui n'ont d'autre histoire à raconter que celle de leur amour, plusieurs personnages accessoires aident à faire connaître les idées de l'auteur.

Le plus important est Henri de Lebensei, un gentilhomme protestant élevé en Angleterre, d'un esprit supérieur, d'une indépendance complète de jugement et de caractère, qui, contrairement à la tendance de l'époque, méprise Thumanitéen masse, mais est rempli d'une indulgence sympathique pour l'individu, et se pose en partisan du divorce, de la suppression des vœux religieux et de la liberté politique.

Ce qui accrut l'intérêt du roman, c'est que le public prétendait voir dans ses caractères des masques

SOUS lesquels se cachaient des personnes connues. Avant tout Delphine elle-même, qui unit Tiodépendance de Teâprit à un cœur dévoué et facilement soumis, la gaieté à la mélancolie, la simplicité àl'exaltation, le génie à la naïveté; pour laquelle il n y a pas de vertu sans bonté, de moralité sans sympathie pour 'a douleur d' autrui ; qui ne peut prendre sur elle d'arranger sa conduite de façon à n'être pas exposée aux faux jugements. Léonce la caractérise en lui disant que le secret de sa grâce est dans son naturel. Les lois sociales qui en imposent aux êtres ordinaires, elle les méprise : dans la franchise de sa nature se trouvent à la fois son charme irrésistible et Técueil caché contre lequel elle viendra échouer. C'est ainsi que M"' de Staël dit d'elle-même, dans une lettre à M"® Récamier, qu'elle est du nombre de celles sans lesquelles et avec qui Ton ne peut vivre, non qu'elle soit amère ou despotique, mais parce qu'elle a aux yeux des homn>es quelque chose d'étrange qui est à la fois au-dessus et au-dessous de la règle commune. Delphine confesse, pour sa part, qu'elle n'est pas méchante et que cependant, par imprévoyance, irréflexion ou passion, elle a fait du mal : u Je n'ai pas su guider- ma vie< et j'ai précipité les autres avec moi ». D'autre part elle était également autorisée à dire, avec son modèle, que jamais elle n'avait été aimée comme elle aimait : « De toutes mes facultés, la faculté seule de souffrir a été développée tout entière ! » .

Beaucoup de ces qualités et de ces défauts rappelaient l'auteur elle-même^ les étoiu*deries qui avaient

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