CHAPITRE SEPTIÈME
blessé la sagesse mondaine de Narbonne, les nobles imprudences qui avaient éloigné les amis de l'espèce de Talleyrand. Lui aussi on le retrouvait dans le roman, et sous les traits de M"* de Vernon, qui, chose caractéristique ! malgré toute sa perfidie, ne parvient pas à détruire la sympathie de Delphine pour elle. M"'* de Vernon redoute ses premiers mouvements, tout ce qui oblige à des témoignages extérieurs, lors même que son èentimentest véritable. «J'ai toujours craint les fortes émotions, lui fait dire l'auteur de Delphine; je ne suis pas assez contente de moi pour aimer à m'abandonner à mes mouvements, ni à ceux des autres... Je croyais que j'avais seule bien entendu la vie, et que tous ceux qui me parlaient de sentiments dévoués et de vertus exaltées étaient des charlatans ou des dupes... Je ne crois pas avoir été méchante... je n'avais point d'amertume dans l'âme, j'ai rendu fort heureux tous mes inférieurs, tous ceux qui ont été dans ma dépendance » .
On croit entendre une paraphrase du fameux uiot de Talleyrand à un jeune diplomate : « N'ayez point de zèle », quand M"<^ de Vernon remarque que personne mieux qu'elle n'a su faire usage de Tindolence pour paralyser l'activité des autres. « Je ne me suis pas donné la peine de vouloir quatre fois dans ma vie; mais quand j'ai tant fait que de prendre cette fatigue, rien ne me détourne de mon but etje l'atteins : comptez-y » .
L'image del'abbé de Périgord, évêque d'Autun, à l'âge de trente ans, planait devant Delphine quand elle écrivait à M"* de Vernon : « Vous avez rencontré
au milieu de votre carrière une personne jeuue, qui vous aimait de sa première amitié, sentiment presque aussi profond que le premier amour ; une personne singulièrement captivée par le charme de votre esprit et de vos manières, et qui ne concevait pas le moindre doute sur la moralité de votre caractère ; vous le savez, autour de moi, j'avais souvent entendu dire du mal de vous ; mais en vous justifiant toujours, je m'étais plus attachée aux qualités que je vous attribuais, que si je n'avais jamais eu besoin de vous défendre : vous avez brisé ce cœur qui vous était acquis, sans que même une telle dureté fût nécessaire à aucun de vos intérêts ; vous auriez obtenu de moi d'immoler mon bonheur à mon attachement pour vous ; vous m'avez trompée par goût pour la dissimulation, car la vérité eût atteint le même but, et vous avez voulu dérober, par la fausseté, ce que l'amitié généreuse s'offrait à vous sacrifier. Je souhaite néanmoins que vous soyez heureuse , mais je vous prédis que vous ne serez plus aimée comme je vous ai prouvé qu'on aime : on ne forme pas deux fois des liaisons telles que la vôtre, et quelque aimable que vous soyez, vous ne retrouverez pas l'amitié, le dévouement, l'illusion de Delphine ».
Mais la part du lion échut en partage à Benjamin Constant, qui, sous la dénomination de Henri de Lebensei, inspire une sympathie profonde, basée non sur la passion, mais sur la supériorité, dont les qualités ne s affirment complètement que dans l'intimité de la vie privée, et dont la prééminence intellectuelle repose sur la vérité et la bonté. Contrairement au