CHAPITRE SEPTIÈME
voirs 7 La vertu que nous adorions dans vos jours de prospérité n'est-elle pas restée la môme ? Doit -elle avoir moins d'empire sur vous, parce que l'instant d'accomplir ce que nous admirions est arrivé?». C'est ainsi que parle Delphine, mais ce n'est point ainsi qu'elle agit. L'épigraphe si souvent critiquée du livre : « Un homme doit savoir briser l'opinion, une femme s'y soumettre », Delphine la modifie ellemême en disant que cette soumission est due non point à des circonstances extérieures, mais à la conscience seule.
Son jugement est juste, mais sa conscience est faussée. Elle éveille une sympathie méritée quand, seule de tous les invités d'une fête mondaine, elle tend la main à une femme compromise, subit en silence des imputations calomnieuses et pardonne à son ennemie mourante. Mais elle n'est pas imprudente, elle est coupable, quand elle permet à un homme de se rencontrer sous son toit avec la femme d'un autre, quand elle-même conlinue ses relations aveô Léonce marié, et que, sans conviction aucune, elle s' enchaîne par les vœux d'une religion à laquelle elle ne croit pas.
Nulle explosion passionnée du sentiment, nulle phrase sentimentale, nul moment héroïque dans la vie de Delphine ne rachètent ces choses-là. Ce n'est point le monde, c'est elle qui a tort ici, et sa morale naturelle échoue devant une simple obligation morale. Nous ne discutons pas avec elle quand elle se tiouve blessée parla dureté désobligeante de l'épouse de Léonce ou effrayée par le dévouement repentant de
Thérèse d'Ërvins ; nous constatons seulement que ces deux personnes sont les seules du livre qui agissent en connaissance de cause et ne se laissent pas ballotter sans résisiance par la tempête des passions. C'est une fois encore l'esprit de son maître Jean-Jacques qui, dans Delphine, essaie de bâtir sur le SJiCble mouvant de Tinstinct naturel et de faire dépendre le devoir du sentiment.
11 était injuste malgré cela de regarder le livre comme dirigé cx)ntre le mariage. Trente années plus tard, George Sand a cherché, pjurini les épaves de son propre naufrage, des instruments destinés Miétniire la première de toutes les institutions sociales, et a transformé ses erreurs en une théorie en faveur de l'amour libre. Rien de semblable ne se trouve chez M"' de Staël. La privation du bien suprême de la femme en accroît la valeur à ses yeux. Elle est préie à dire avec M"'^ de Gerando : « Ceux qui ont manqué cet accord divin n'ont plus qu'à mourir», et elle ajoutera 'en parlant de« sa fille : « Je la forcerai à faire un mariage d'inclination ». La pensée de rendre la société responsable de ses déceptions personnelles est si éloignée d'elle, qu'à partir de ce moment ses paroles les plus éloquentes sont consacrées « à la seule félicité possible pour l'amour » , le bonheur dans le mariage. Delphine se fait l'interprète de cette manière de voir,quand elle avoue que si une circonstance pouvait justifier des plaint- s contre le Créateur, ce serait dans une union mal assortie qu'il faudrait la chercher et inscrire sur le seuil d'une maison habitée par des époux faalheureux le vers du Dante qui pros-