‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 235 sur 280 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

adversaires littéraires de Delphine. Lorsque, à la fin de 1802, le compositeur allemand J. F. Reichardt vint à Paris, il trouva la capitale occupée des sorties de Napoléon contre M"* de Staèl et son roman. Ces sorties, reproduites par Bourrienne sur le ton servile qui lui est propre, et d'une façon plus exacte par le bibliothécaire impérial Barbier, blâmaient surtout dans Delphine la métaphysique du sentiment et l'entassement d'extravagances qui en était la conséquence, et laissaient entrevoir à l'auteur la suppression de son livre parla police et sa propre expulsion hors de France. ' Plus calme, Napoléon disait à Rœderer qu'à seize ans il se serait battu pour Rousseau contre tous les partisans de Voltaire; que, maintenant, ce serait le contraire. L'Orient l'avait guéri de Rousseau : l'homme delà nature, ajoutait-il, est un chien. Cependant la Nouvelle Héloise resterait éternellement le livre de la jeunesse ; à neuf ans il en avait perdu la tête, effet que M"° de Staël . n'était pas en état de produire. Il avait néanmoins fait acheter son roman et se proposait de le lire. " Napoléon ne disait pas tout. Ce qu'il ne pardonnait pas, c'était le mot de la préface sur « la France silencieuse » , le fait qu'il formulait ainsi devant Fontanes : « 11 y a deux littératures en France, la petite et la grande ; j'ai la petite, mais la grande n'est pas pour moi » . '

* * J. F. Reichardt, LeUre$ confidentielles de Paris, 1802- 1803, I, 460. — Bourrienne, Mémoires, VI, 216. — Bibliophile Jacob, Madame de Krud^ner^ 32.

« Rœderer, Œuvres, III, 461.

' Chateaubriand, Œuvres ,XVIII, 277.

Le ton une fois donné, le peuple critique Tadopta avec une amertume presque sans exemple et des attaques personnelles du genre le plus blessant. « Savez-vous », écrivait Roederer, « pourquoi il n'y avait personne avant-hier ou hier aux spectacles, pourquoi aujourd'hui, dimanche, il y aura très-peu de monde à la messe, pourquoi les fiacres se plaignent de n'avoir rien à faire depuis deux jours, pourquoi presque toutes les voitures sont restées sous la remise, pourquoi enfin il y a moins, sensiblement moins de mouvement à Paris depuis dimanche ? Cest que tout Paris est renfermé pour lire le nouveau roman de M°*" de Staël- Holstein. Sa préface seule a exigé trois jours d'attention et d'étude. Le reste esi plus coulant. Dans quelques jours on ne parlera, on n'écrira que pour, sur et contre le livre de M"* de Staël ». *

Puis il livra l'ouvrage aux mains d'un M. de Villeterque, qui condamna sa morale et expliqua l'inté rêt qui s'y attachait par la singularité que M"'de Staël avait donné un roman, au lieu d'un pamphlet politique. On aurait lu a\ec la même curiosité, pensait-il, un recueil d'élégies de Mirabeau, d'idylles d'Alfieri, de poésies anacréontiques de Thomas Payne. Le Journal des Débats publia la biographie de l'auteur et annonça une réfutation en huit cents pages intitulée Delphine convertie. Un certain Gaston, traducteur de YEnéidey avait pris part, avec Geoffroy, à la confection de ces articles, et d'accord avec La

^ Rœderer, Journat de PariSy décembre 1803.

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