CHAPITRE SEPTIÈME 5oi
Harpe dans le Mercure^ condamnait divers passages da livre comme attentatoires à la religion catholique.
A La Harpe lui-même revint la triste gloire de blesser personnellement M"* de Staël par un persiflage indigne ; il fut toutefois dépassé par un autre collaborateur, qui signait F. On lisait dans ce dernier article (et ce n'était pas le pire endroit) : « Delphine parle de l'amour comme une bacchante, de Dieu comme un quaker, de la mort comme un grenadier, et de la morale comme un sophiste ». Fontanes, qui se trouvait désigné par l'initiale, désavoua cet article, qui était effectivement de Fiévée, devenu depuis le mois d'octobre le correspondant de Napoléon. * Feletz, en revanche, resta poli, tout en appelant en somme Delphine « un très mauvais ouvrage, écrit avec esprit et talent ». Michaud ferma la série par ime suite de lettres dont Tune raillait les caractères du roman, une autre son style inégal ; c'était une façon de se venger de sa proscription de Fructidor. ' Knfin, W^ de Genlis faisait insérer dans la Bibliothèque des Romans une longue nouvelle où, à l'aide d'explications tronquées et d'interprétations artificieuses, elle représentait M"*' de Staël comme l'apologiste du suicide. *
La brutalité haineuse des adversaires fit naître des défenseurs. Ginguené écrivit dans la Décade qu'un succès comme celui de M""*^ de Staël devait s'expier
* Rœderer, ŒuvrtSy IV, 318, note.
• Sainte-Beuve, Causeries du Lundis Vfl, 25.
' M°»« de Genlis, Mélanide ou la femme philosophe.
et que des gens qui n'avaient rien à ménager prenaient d'ailleurs soin de la chose. Dans le Publiciste^ Journal dirigé alors par Suard, un ami, M. Hochet, rompit une lance en faveur de l'auteur de Delphine : il reconnaissait ce qu'il y avait de défectueux et d'incohérent dans le caractère de Léonce, mais vantait d'autant plus l'art apporté à peindre la figure de Delphine. Sur la question du divorce il en appelait à Montesquieu, qui en a affirmé l'avantage public ; quant à l'accusation d'irréligion, il la réfutait par ce passage d'une lettre de Delphine à Léonce : « Je douterais de votre amour pour moi, si je ne pouvais réussir à vous donner au moins du respect pour ces grandes questions, qui ont intéressé tant d'esprits éclairés, et calmé tant d*âmes souffrantes ».
Le plus enthousiasteTut Palissot, qui vanta ce dernier livre de M"^ de Staël comme le plus extraordinaire et le plus important de ses ouvrages ; Marie- Joseph Chénier ne se prononça que plus tard. Il s'honora lui-même en assignant à l'auteur de Delphine, dès son premier roman^ son rang dans la littérature, et cela dans un livre écrit sur l'ordre de l'Empereur. *
Le jugement du public resta partagé. D'après M™' Necker de Saussure, Delphine est la réalité de M"* de Staël dans sa jeunesse, comme Corinne est son idéal. ' Bonstetten trouvait Léonce insupportable et critiqua le manque d'harmonie d'une œuvre
^ M. J. Chénier, Tableau historique de la littéralure française depuis 1789, 214 et sqq.
' Notice sur te caractère\et *les écrits de M«« de Staël.