CHAPITRE SEPTIÈME 6o
manière. En réponse aux attaques de M^ de Genlis, elle citait favorablement une nouvelle historique de celle-ciy Mademoiselle de Clermont^ et disait à ce sujet : « Elle m'attaque, et moi je la loue ; c'est ainsi que nos correspondances se croisent ». *
Un jour, Joseph Michaud se rencontra inopinément avec M"* de Staël chez M"' Suard, qui lui demanda assez rudement raison de ses anciennes vivacités de plume contre Delphine. Le journaliste se tira de sa position fausse en répondant : « Que voulez-vous, Madame ? Nous combattions dans la mêlée et dans les ténèbres. Je n'ai pas la fatuité de me comparer à l'un des héros de VIliade; il m'est pourtant arrivé le même malheur qu'à Diomède : j'ai blessé dans la nuit une déesse ». M"''' de Staël sourit, et, ce que n'eût pas fait une déesse, elle pardonna, ajoute Sainte-Beuve, qui raconte l'anecdote. *
Dans son livre De la Littérature^ elle avait insisté sur l'impuissance delà femme en face' d'attaques calomnieuses et comparé à l'Herminie du Tasse les personnes célèbres de son sexe : l'adversaire ne voit que l'armure, la lance, le panache flottant, tous. les signes extérieurs de la force. Il se précipite à l'attaque et ses premiers coups portent au cœur.
Elle ne prétendait pas être plus héroïque qu'elle ne l'était en réalité ou affecter une indifférence qu'elle ne ressentait pas ; elle s'en prit à elle-même des suites de son isolement. Il est un reproche, tou-
* Sainte-Beuve, Causeries du Lundû III, 16. M'^^ de Genlis, ' Sainte-Beuve, Causeries du Lundis VII, 25.
5o6 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
tefoia, contre lequel elle protesta, celui d'avoir porté atteinte dans son livre à la moralité. EUle écrivait à Charles de Villers qu'elle se sentait responsable envers sa fille qui grandissait et que celle-ci ne devait trouver dans ses écrits que des choses bonnes et vraies. * C'est sans doute pour ce motif que, dans une secondé édition, en 1803, elle consentit à faire mourir de mort naturelle, et non plus par un suicide, rhéroïne dont elle défendit la moralité dans un écrit spécial : modification qui n'est d'ailleurs pas à l'avantage du roman, dont le premier dénouement est le seul acceptable, parce qu'il est le seul qui soit motivé. *
Dans la littérature, le livre exerça une action sti* mulante. La discussion soulevée par la thèse que des événements simples peuvent aboutir aux mêmes conflits tragiques que les passions les plus violentes, amena d*abord Necker lui-même à composer une petite nouvelle, Suùe funeste dune seule faute, où Ton voit le désordre dans les affaires anéantir le bonheur de gens estimables. ' M"' Sophie Gay écrivit Laure d' Estelle ^ où Ton trouve, à propos de la critique envieuse, cette remarque dirigée contre M"* de Genlis : « qu'elle avait mis le vice en action et la vertu en précepte k . Inspirée par des motifs tout opposés, George Sand écrivit plus tard Indiana,
* ' * M. Isler, Lettres posthumes de Charles de Villers. M»« de Staël à VilJers, Coppet, 3 juin 1803, 284.
3 M»« de Staël, Œuvres, VU, 247, et Réflexions sur le but moral de Delphine, V, 1.
•Necker, Œuvres, XV, 334.