CHAPITRE SEPTIÈME Soy
dont les tableaux passionnés révèlent une tendance philosophique semblable à celle qui se fait jour dans Delphine. Sous le titre: Le Prince^ elle donna dans la suite une étude magistrale sur Talleyrand, dont les traits depuis l'époque de M"* de Vernon s'étaient bien plus fortement accusés encore, * Le même problème de l'inflexibilité de Tordre social et de la puissance tyrannique du préjugé fait le fond de deux nouvelles de la duchesse de Duras, fort admirées en leur temps, Otmka et Edouard; quant à miss Edgeworth, son roman de Léonora^iimié de M""* Riccoboni • et enrichi de ses propres lettres d'amour adressées à un infidèle , entreprit de corriger la morale de Delphine. ' On a remarqué que la conclusion de Delphine : « On peut encore fair& servir au bonheur des autres une vie qui ne nous promet à nous-mêmes que des chagrins, et cette espérance vous la ferait supporter » , est aussi le dernier mot de Gwendolen dans Daniel Deronda, * Tant qu'il y aura des cœurs de femmes condamnés aux mêmes sacrifices et prêts aux mêmes renoncements, cette conclusion sera la leur.
M°''' de Staël était bien loin de s'attendre aux conséquences qu'allait avoir pour elle la publication de son roman. Elle crut sage, il est vrai, d'abandonner
* George Sand, Lettres d'un voyageur. Revue des Deux» Mondes^ octobre 1834.
* M»« Riccoboni, Lettres de Fanny Butler à milord Alfred,
* Heieo Zimmem, Miss Edgeworth, 84. Inséré dans les Eminent Women séries.
^ Lord Acton, George EUiott.
bo8 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
la capitale pendant Thiver de 1803, et elle passa dixhuit mois en Suisse sans guère s'éloigner de Coppet. Elle se borna à faire un séjour d'un mois, en septembre 1802, au château de Mafliers, près Ëcouen, pour y surveiller de plus près la publication de Delphine.
Fidèle à sa consigne^ bien qu'un peu trop tard, la police rendit compte des moindres incidents de ce séjour : comment M°^* de Staôl était arrivée sans cocher ni chevaux, mais avec deux laquais, une femme de chambre, un cuisinier et un maître d'hôtel ; quelles personnes lai avaient rendu visite et comme sa concierge l'attendait rue de Lille. * Ce dernier renseignement toutefois était faux, car la voyageuse était déjà de retour à Coppet. Seulement, son nom ne disparut plus des cartons de la police secrète et forma jusqu'en 1814 une partie intégrante de ses dossiers. Pour elle, Téloignement de Paris lui devint intolérable dès l'instant où il lui fut imposé, «c C'est de mes amis et non de Paris que j'ai besoin », écrivait-elle à Camille Jordan... « On m'a donné des inquiétudes sur mon repos cet hiver. Je suis décidée à n'y pas croire » . *
Ce qui, dans l'intervalle, se passait en Suisse et sous ses yeux, ne pouvait qu'augmenter son opposition au système désormais dominant.Déchirée par les partis, dont l'un, le parti français et unitaire, poussait à la république centraIiste,dont l'autre demandait le main-
* H. Welschinger, La censure sous le premier Empire, appendice, 326. Notice de police sur le séjour de M«« de Staël à Mafliers, près Ecouen. Archives nationales, F. 7,
' Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, XII, 291.