‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 241 sur 280 · CHAPITRE SEPTIÈME 5 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME 5 I

assez d'argent pour faire ce voyage agréablement presque sans frais pour lui ; Benjamin Constant, qui passait l'hiver à Paris, leur en donnerait des nouvelles . (c Oublier tout ce qui m'oppresse pendant six mois », ajoutait- elle, «l'oublier avec vous, que j'aime profondément, sous ce beau ciel d'Italie, — admirer ensemble les vestiges d'un grand peuple, verser des larmes sur celui qui succombe avant d'avoir été vraiment grand, ce serait du bonheur pour moi ; Je mènerais avec moi mon fils aîné, qui est très bon, et je suspendrais la douleur pendant six mois. Oui, mon ami, l'on est lassé du temps, et bientôt aussi de la vie ; j'ai senti ma voix se briser dix fois en lisant haut votre lettre... Oh! que le mot de Brutus prêt à se tuer est beau ! et dans ce temps on n'avait pas encore découvert ce dissolvant des temps modernes, la plaisanterie, qui veut remettre en doute tout ce que l'àme nous inspire... Je crois que vous ne savez peut-être pas qu'au milieu de la nature et de la solitude je vous conviendrais mieux , quoique au reste, vous aussi, vous ayez comme moi cet esprit de société qui donne du mouvement à la vie » .

Ce projet de voyage en Italie ne se réalisa pas, Camille Jordan ayant refusé d'accompagner M"'*' de Staël. (( Je savais bien, mon cher Camille, lui écrivait -elle, que ce qu'on appelle communément la raison n'était pas pour mon projet ; mais j'avais eu un élan vers quelque chose de mieux qu'elle, quand cette idée me vint. N'en parlons plus ». *

* Sainte- Beave, Nouveaux Lundis, XII, 255. Camille Jor-

11 ne restait donc pour le moment, après la vie intime et domestique,que les distractions mondaines et les ressources intellectuelles que Genève pouvait offrir. Cette ville n'avait plus la célébrité que lui avadent prêtée les deux plus illustres représentants littéraires du dix-huitième siècle,et,de plus,elle souffrait encore des suites de la révolution de 1782, par laquelle Duroveray, Dumont, Clavière^ Reqbaz et Marat, en abattant Toligarchie régnante, avaient préludé sur un champ restreint à cette autre révolution infiniment plus importante à laquelle ils donnèrent l'exemple des luttes intestines, des proscriptions, de la création du Comité de sûreté générale, delà Terreur, et enfin de l'ingérence des étrangers. ^

Maintenant les Français étaient maîtres dans la petite République, avec cette exception pourtant que le culte, rinstruction et l'administration communale échappaient à leur contrôle, il s'en suivit que plus qu'aucune autre partie de la Suisse, Genève conserva des sentiments d'indépendance et l'empreinte locale qui témoignait de sa double origine germanique et française, et lui donnait un type tout particulier, très propre lui-même à servir de lien entre ces deux nationalités. Dans le peuple et la bourgeoisie cette fusion des deux civilisations était assez inconsciente et limitée par la nature même du calvinisme ; chez les gens cultivés, les « gens du haut » , elle aboutit, comme

dan et Af»» de Staël. M"« de Staël à Camille Jordan, été 1802, 6 septembre 1802, 23 octobre 1802. ' Sorel, L'Europe et la Révolution française j I, 141.

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