CHAPITRE SEPTIÈME h I
on Ta dit très justement, à un éclectisme raisonné. * Il réagit sur M"'"' de Staël et ses amis et à son tour il subit leur InQuence, grâce à laquelle il eut sa part dtcisivedans les destinées politiques de la Frai)ce. A rentrée du nouveau siècle, Véloignement que Ton ressentait pour les affaires publiquesavait reporté d'autant plus énergiquement l'intérêt vers les recherches scientifiques, en particulier vers T étude de la nature. Les sociétés savantes s'enrichireut de travaux et de découvertes de Genevois. Les médecins Jurine et Buttini, le botaniste de CandoUe, les frères Pictet, dont l'un était physicien et l'autre astronome, le mathématicien Prévost, le naturaliste aveugle Huber, les étrangers Rumford et Sismondi, . — ce dernier, bien que né à Genève, était d'origine italienne et avait subi au point de Vue intellectuel bien des influences étrangères, — se partagèrent la gloire d^avoir, pendant les quinze années de domination française, conservé et accru l'héritage intellectuel légué à Genève par les Saussure et les Turettini, les Abauzit et les Tionchin, les Bonnet, les De Lolme, et tant d'au* très.
Quant à la littérature et aux relations sociales, elles n'étaient pas à Genève dans des conditions aussi prospères. * La première conservait toujours quelque chose
* * Ernest Mager, Histoire de la littérature nationale . française, 1789-1837, ill, 47.
^ L. Rilliet, Les derniers jours de ta République de Genève, Revue buisse, ^9o7 , XX, 639. — Aimé Steinlen, Charte Victor de Bonstetten, — Auguste de La Rive, La société intellectuelle à Genève. — VillemiD, Les gens de lettres en
de raide, de provincial, d'artificiel et de recherché qui, à l'exception de Jean-Jacques, devenu sous ce rapport complètement Français, constitue chez ses écrivains les plus remarquables un trait particulier assez peu sympathique. Pour la vie sociale, elle se ressen tait de la manière d'être et de l'éducation calviniste; ses plaisirs mêmes étaient compassés et n'avaient oi la gaieté, ni l'abandon auxquels on était habitué en Italie et en France, dans les milieux où l'on ne tenait pas moins aux bonnes mœurs que dans les salons les plus collet-monté du nouveau département du Léman. A Genève, un âge fixé d'avance imposait l'obligatioQ de s'asseoir à la table de jeu ; le ton ne sortait guère des limites convenues, et l'on ne*" pardonna jamais complètement à la châtelaine de Coppet de recevoir à sa toilette, suivant l'usage de l'ancien régime, de permettre aux hommes un certain sans-gêne en sa présence et de les appeler parleur prénom, quand ils appartenaient aux amis de la maison. M""* de Staël, de son côté, doit avoir frissonné plus d'une fois de s'être vue accueillie, elle et ses amis, non pas simplement et cordialement, ainsi qu elle l'eût désiré, mais comme des personnages de comédie, avec des phrases trop soigneusement préparées. *
Mais, là aussi, elle trouva des compensations dans le commerce avec son amie de jeunesse, la belle M"^*^ Rilliet-Huber, qui aux talents poétiques associait
Suisse, BibliotMque universelle de Genève, 1844, III,
' Mallet d^Hauteville, Souvenirs des séjours de A/*"* de Slaël à Genève. Bibliothèque universelle de Genève, 1860.
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la philanthropie et s'intéressait non seulement aux pauvres mais encore au paupérisme, et publia dans le Journal Britannique des travaux sur cette question.' Les rapports de M°« de Staël avec sa cousine Necker de Saussure revêtirent un caractère d'intimité plus étroit encore. Rien ne plaide davantage pour le charme exercé par M"* de Staël et pour sa valeur morale, que Taffection enthousiaste qu'elle sut inspirer à la femme sérieuse et remarquable qui, plus tard, devait raconter sa vie.
Fille du grand physicien de Saussure et nièce de Bonnet, celle-ci avait eu bien plus que la fille de Necker Toccasion d'acquérir une instruction solide et méthodique. Elle possédait le grec et le latin et enseigna à ses enfants, avec ses deux langues, la physique, les sciences naturelles et la musique. Grâce à elle, son mari occupa une situation éminente dans sa ville natale, d'abord comme auditeur, puis comme professeur de minéralogie. Dans ce double emploi il fut si bien secondé par sa femme, qu'au témoignage de Sismondi il finit par apprendre d'elle ce qu'il devait enseigner aux autres. Pour elle, elle resta toujours modeste, sans prétention, éloignée du pédantisme et aimée de tout le monde, digne enfin de cet éloge de M"' de Staël : « Ma cousine a tout l'esprit qu'on me prête et toutes les vertus que je n'ai pas ».
L'Américain Ticknor la dépeint dans un âge avancé
* * Priderike Brun, Episodes de voyages à travers V Allemagne du Sud, la Suisse occidentale, Genève et lltalie, I,
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comme une personne encore très sympathique, petite, à la chevelure brune, au sourire gracieux, distinguée de manières, mère de beaux enfants \ Une suîditù précoce l'avait de bonne heure éloignée du monde et repliée sur elle-même. Le fruit de ces méditations fut le beau livre sur Y Education progressive, conçu dans la pensée de guider non seulement la jeunesse, mais la vie tout entière,
M°** Necker de Saussure semble avoir pris à tâche de réfuter ce mot de sa cousine sur elle-même : «Jamais je n'ai été aimée comme j'aime». Le commerce avec M"* de Staël charma sa vie et inspira son talent ; sa tendresse soutint celle-ci aux heures de l'épreuve et de la douleur et ne se lassa jamais de suivre les métamorphoses de cet esprit complexe, de sonder les profondeurs de cette âme dont la tendresse généreuse Vattirait plus encore que le talent admiré de tous. A ce point de vue, personne n'a mieux connu M"® de Staël, personne n'a plus pieusement conservé son souvenir que M"* Necker de Saussure, alors qu'il ne lui resta plus d'autre consolations que d'exprimer ce qu'elle avait perdu dans cette amie incomparable.
A ces affections intimes vint s'ajouter le commerce avec des amis venus en 1803 à Genève et qui apportèrent du mouvement et de la variété dans son atmosphère un [peu uniforme et tiède.
* Voir sur M">* Necker de Saussure * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 481. — Baron de Gemnào, Lettres. Lettre du 22 juillet 1802. — Sismondi, Fragments de son