CHAPITRE SEPTIÈME Siy
A la fin de Tautoume, M""^ de Siaêl fit la connaissance de Sismondi, dont elle reconnut bientôt la valeur intellectuelle et sur lequel elle exerça sous plus d'un rapport une influence sérieuse- Sismondi, né en 1773 et par conséquent à peine âgé de trente ans, commençait à fixer l'attention sur lui. 11 était jeune encore, et, de plus, il était amoureux, plaidait, la plume à la main, pour la liberté du commerce *, mais, en ce qui le concernait, pour la liberté du cœur, et confiait à l'auteur de Delphine qu'il ne manquerait pas d'employer vis-à-vis de sa mère, en faveur de sa cause, les arguments de sou roman. M""* de Staël, qui savait ce dont il s'agissait, répliqua qu'elle avait écrit qu'il fallait résister à ^l'opinion publique, mais non au désir de ses parents. Les préjugés des Genevois, elle en convenait volontiers, étaient très ridicules ; mais jamais il n'était permis à un homme intelligent de déroger par son mariage : nulle passion ne pouvait excuser pareille folie. Moi aussi, lui dit- elle, j'ai passé par de semblables moments, mais j'ai toujours senti en moi-même une double nature, dont l'une se moquait de l'autre. *
Vers le même temps on vit apparaître M"' de KrtXdener, qui avait mené à travers l'Europe et venait abriter en Suisse une existence féconde en agita-
journal et de sa correspondance, Genève-Paris, 1857, 228. — Ticknor,Lt/e, Lelters and Journal, 1791,-1870,1, 47.
* Sismondi, Tableau de l'agriculture toscane, 1801. Traité de la richesse commerciale , 1803.
> Sismondi, Fragments de son journal et de sa correspondance, et Nouvelle biographie générale, tome XLIV.
6l8 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
tions de tout genre. M""* de Staël l'avait coonue à Paris, où Bernardin de Saint-Pierre lui rendait hommage et où Chateaubriand discutait avec elle son livre du Génie du Christianisme ; ce dernier, il est vrai, ne parla plus tard qu'avec des restrictions de la « femme prophète » . A cette époque elle était très éloignée encore par Tesprit, sinon par la date, de sa conversion de 1805 ; mais elle rassemblait les matériaux qui la rendaient nécessaire. Le roman de Valérie^ qui racontait un épisode de la vie de l'auteur, allait paraître. l*our en assurer le succès, M"^« de Knldener demanda à un de ses amis, le docteur Gay, des vers à sa louange, dont elle envoya le canevas ; ces vers, des alexandrins, la célébraient sous le nom de « Sidonie ». Elle fit mieux et se dévoua avec la plus persévérante ardeur, pendant plusieurs jours, à assurer son triomphe, en courant les magasins de modes les plus en vogue pour demander incognito tantôt desécharpes, tantôt des chapeaux, des plumes, des guirlandes, des rubans à la Valérie. Les marchands, un instant embarrassés, avaient bien vite compris, et ils ne tardaient pas à la satisfaire. Pendant huit jours au moios, tout fut à la Valérie. Contrairement à Delphine^ elle dut son succès au sentiment religieux. ' Plus tard l'auteur a condamné son livre, comme entaché de sensualité. Mais alors l'éloge personnel de Valérie s'accordait avec le détail donné par M"*^de Krùdenerà lielmine de Ghézy : à Florence, lui dit-elle un jour, on l'avait mesurée avec le corn-
> Charles Eynard, Vie de M^* de Kriidner, I, 124-137. — Sainte-Beuve, Portraits de Femmes : Jf™» de Krûdner.