CHAPITRE SEPTIÈME 5l
pas et trouvée en tout semblable à la Vénus de Médîds. '
M"** de Staël ignorait tout cela quand elle écrivait à Camille Jordan : « J'ai vu assez souvent M""' de Krûdener. Je la trouve toujours distinguée ; mais elle raconte une si grande quantité d'histoires de gens qui se sont tués pour elle, que sa conversation a l'air d'une gageure, et que sans être précisément afTectée, on ne se confie pas à son naturel ^ ».
Boustetten, lui aussi, vint en 1803 s'établir définitivement à Genève. Depuis 4791, date de sa première rencontre avec la femme d'un riche négociant danois, Fridérike Brun, qui faisait des vers, sa vie avait changé. Leur intimité commença par une excursion en Italie, qui lui inspira Tidée de son ouvrage intitulé : Voyage sur la scène des six derniers livres de rEnéide. Puis, après sa fuite de Berne, il passa deux années entières chez ses amis Brun, soit à Sophienholm, soit dans leur maison de Copenhague, où régnait la vie la plus animée et où se réunissaient un grand nombre de gens amusants, originaux et spirituels. * Le mari et la femme se rencontrèrent dans ce désir de s'entourer d'un cercle brillant et distingué, bien qu'ils différassent sur tout le reste. CEhlenschlapger représente le conseiller Brun comme un homme d'humeur naïve, un peu bourru, pratique, actif, âpre à l'argent comme le vautour à sa
* * Helmine de Chézy, Choses inoubliables, I, 254.
* Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, XII, 294 : Camille Jordan et ilf"»« de Staël.
' * Rist, Souvenirs, II, ^32.
proie. Il avait avec cela une manière comique bon enfaot de se moquer de sa femme, qui était fort sourde, très excitable, aussi aimable que sentimentale, et dont le besoin d'émotions avait irrité les nerfs et miné la santé. Elle ne |)arvenait à se procurer quelques heures de repos que par Tusage de l'opium, et elle annotait ses poésies pour les rendre compréhensibles. Elle appréciait Bonstetten non moins que cet ami platonique l'appréciait^ et elle fuyait le Nord détesté, dès qu'elle le pouvait^ pour gagner la Suisse ou les Alpes. « Dieu m'a fait la grâce de ne pas me rendre sourde à la musique » , dit-elle un jour dans un concert. « Dieu ne lui a pas fait cette grâce » , remarqua à ce sujet le peintre Christel Riepenbausen, qui aimait beaucoup à rire ; (( car un soir, nous trouvant ensemble pour entendre la Passion^ qui commençait par un chœur très bruyant, elle me demanda, après qu'il eut cessé, si l'on n'allait pas commencer bientôt». ' Goethe, de son côté,a parlé de la muse danoise comme d'(c un singulier mélange d'illusion et de clairvoyance * )>. Sous son influence, Bonstetten écrivit plusieurs de ses œuvres en langue allemande.
Tremblant pour sa vie, les habits déchirés, un Tacite dans sa poche, il s'était enfui, le jour de la chute de Berne, de sa ville natale et de son pays. Quand il y rentra en 1801, le souvenir de l'onmipotence de la démocratie l'avait réconcilié, nous l'avons
* * (Ehlenachlœger, Souvenin^ II, 2lhi,
* * Correspondance entre Gœthe et Schiller^ I, 62, n« 81. Lettre à Schilier, Garlsbad, 19 juillet 1795.