CHAPITRE SEPTIÈME
certaine pudeur maternelle que j'ad toujours eue en moi. Il faut se séparer dans cette relation. N'ai -je pas survécu à ce qu'il y avait de meilleur sur la terre I Pourquoi donc tant s'attendrir sur ce que la mort doit briser I ».
Sur ce point, il est vrai, son exemple démentait ses paroles. Le sentiment qui l'unisssdt à son père n'attendit pas le « trop tard » qui, dans toute chose humaine, est le châtiment des péchés d'omissions. Elle n'était pas seulement Torgueil, mais le bonheur de l'existence de ce père. Il pouvait la critiquer et la redresser, railler plaisamment ses petites faiblesses et ses singularités, sans que pour cela il la blessât ou amoindrit son admiration reconnaissante à son égard. Jamais il ne lui vint la pensée de se mettre avec lui sur un pied d'égalité, ou de se croire supérieur à son père ; il resta son conseiller, sa providence, son idéal rêvé, et Necker lui-même ne parut jamais plus aimable que dans sa constante et tendre sollicitude pour elle. Les yeux de M""' de Staël se remplissaient de larmes quand il racontait des traits de l'enfance de sa fille ; elle ne faisait rien sans le consulter, veillait à le distraire et à l'entourer d'une attention à la fois maternelle et filiale. Jamais elle ne s'épargnait ; c'est à peine si, comme le raconte son vieil ami Bonstetten, elle s'accordait un peu de repos dans les moments où la plus pauvre femme elle-même a le droit de le goûter. A Coppet, après le premier déjeuner pris en compagnie de son père, elle passait parfois des heures entières à causer avec lui. On se retrouvait dans la journée à table, puis le II 34
b3o MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
soir au whist et à souper, sans que Jamais s^arrêtât la conversation dont, par égard pour Necker, on avait banni la politique. ^ Lui, de son côté, il ne détournait pas sa fllle de la société et de ses amis, mais l'encourageait plutôt à fréquenter le monde et à y trouver une <listraction utile et salutaire pour elle.
Cette vie en commun, abandonnée* et heureuse, avait parfois ses épisodes comiques. M"* Necker de Saussure nous en rapporte un qui est caractéristique.
Necker un jour avait envoyé chercher à Genève, dans sa voiture, sa cousine de Saussure et ses enfants. Us partirent à la nuit et versèrent en route dans un fossé. Us ne se firent pas de mal, mais arrivèrent tard à Coppet. M"** de Staël se trouvait seule au salon, assez inquiète au sujet de ses invités. — Comment êtes -vous venus? s'écria-t-elle dès les premiers mots de sa cousine relatifs à Taccident. — Dans la voiture de votre père. — Oui, je le sais, mais qui est-ce qui vous menait ? — Eh 1 mais, son cocher, sans doute I — Comment, son cocher! Richel ? — Oui, Richel. — Ah I bon Dieu ! s'écria-t-elle, il aurait pu verser mon père l Et aussitôt elle s'élança vers la sonnette, ordonnant qu'on fit venir Richel. Richel dételait ; U fallut attendre. Pendant ce temps, M"« de Staël, en proie à la plus violente agitation, parcourait à grands pas la diambre. — Quoi ! mon père, mon pauvre père, disait-elle, on l'aurait versé !
' Duchesse d'Abrantès, Mémoires, XVII, 8, d'après Frédéric de Cbateauvieuz.