‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 250 sur 280 · CHAPITRE SEPTIÈME 53 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME 53 I

A votre âge, à celui de vos enfants, ce n'est rien \ mais avec sa taille, sa grosse taille 1... Dans un fossé, et il aurait pu y rester longtemps ; et il aurait appelé, appelé inutilement peut-être... A ce moment, vaincue par son émotion, elle fut obligée de s'arrêter, jusqu'à ce que la colère lui eût redonné des forces.

£nOn, Richel entra. M™* Necker de Saussure était extrêmement curieuse d'entendre ce qu'elle lui dirait, parce que chez M"® de Staël, ordinairement très indulgente avec les inférieurs, un sentiment si vif devait s'exprimer de la manière la plus originale. Elle s'avança vers lui avec solennité, et d'une voix d'abord étouffée, mais qui grossissait peu à peu, et finit par de grands éclats. — Richel, vous a-t-on dit que j'avais de l'esprit? — L'homme ouvrit de grands yeux. — Savez-vous que j'ai de l'esprit, vous dis-je ? — L'homme resta encore muet. — Apprenez donc que j'ai de l'esprit, beaucoup d'esprit, prodigieusement d'esprit. Eh bien ! tout l'esprit que j'ai, je l'emploierai à vous faire passer le reste de vos jours dans un cachot, si jamais vous versez mon père.

Sa cousine essaya souvent par la suite de l'amuser en lui rappelant cette scène où elle menaçait un cocher de son esprit. Mais elle, si facile à égayer à ses propres dépens, ne put jamais songer seulement à cette aventure sans être de nouveau saisie par la colère et Témotion : a Et de quoi », répondait-elle tout au plus, « de quoi voulez-vous donc que je menace, si ce n'est de mon pauvre esprit ? » .

Ce n'était pas sans appréhension de l'avenir qu'elle

jouissait du bonheur de se trouver avec son père ; elle ne pressentait cependant pas que ce bonheur touchait à sa Qn, quandelle jugea le moment venu, dans Tautoiane de 1803» d'aller passer l'hiver à Mafliers, dans le voisinage de Paris. Depuis la rupture de la paix précaire conclue à Amiens, le monde cfficiel s'occupait des préparatifs du camp de Boulogne et de la descente projetée sur la côte d'Angleterre. Rœderer déclarait au Sénat, dans un discours plein de feu, que la guerre était inévitable, puisque Bonaparte ne Tavwt pas évitée, et que le sort de l'Angleterre dépendait de son bonheur sur les mers et de la longanimité des nations. A l'intérieur, les légistes travaillaient à l'achèvement du Gode. Rien ne paraissait plus invraisemblable, au milieu de soucis et intérêts si divers, que de voir le maître de la France prendre ombrage du changement de séjour d'une femme sans situation officielle, et tous les correspondants de M"""" de Staël partageaient cet avis. Elle croyait n'avoir rien, ou du moins fort peu de chose à craindre, et déclina en conséquence l'offre que lui fit son père de se rendre lui-même à Paris et d'y voir le Premier Consul. La seule précaution que l'on crut devoir prendre fut une lettre adressée par Matthieu de Montmorency à Joseph Bonaparte, avec lequel il était lié; il lui rappelait qu'il avait affirmé que l'hiver se passerait sans ennuis pour M"""" de Staël. Celle-ci ajouta quelques lignes où elle exprimait l'espoir que le Premier Consul considérerait une absence de dix-huit mois comme un châtiment suffisant pour quelques

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