‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 25 sur 280 · CHAPITRE PREMIER 4g · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 4g

fit rien. On était lié par son passé et Von ne pouvait, comme le disait un député, congédier soudainement et contre sa volonté le peuple, après les services qu*il avait rendus. ' Les meneurs de la démagogie, voyant qu'il ne s'agissait que de palliatifs, et non d'une résistance organisée et suivie, reprirent vite courage. Accommodant leur tactique aux circonstances, ils remplacèrent les excitations au meurtre et rappel à la violence par des assurances hypocrites d'obéissance et d'attachement à la Constitution. Ils se peignirent comme persécutés, comme victimes de leur dévouement au peuple, qu'eux seuls, disideht-ils, servaient sincèrement. Us expédièrent des messages en ce sens à tous les clubs des départe* ments, mirent en garde contre les intrigues des ennemis de la patrie, et insistèrent sur leur invariable attachement à la doctrine démocratique par opposition aux changements de front de leurs adversaires. Le succès couronna leurs efforts. Pour ce parti, qu'aucun scrupule moral n'empêchait de suivre jusqu'au bout une théorie implacable, il ne s'agissait que de durer : la victoire viendrait ensuite. Le plus puissant allié de toutes les choses humaines — le temps — travaillait pour elle.

En juillet 1791, l'Assemblée nationale ne supputait plus son existence que par semaines ; cela seul aurait suffi pour faire échouer la dernière de ses tâches, la révision de la Constitution. M. Taine a prouvé après beaucoup d'autres, mais avec une ac-

' DoraDd-Maillane, Mémoires^ cités par Dareste, Histoire de France, VII, 294.

cumulation écrasante de preuves àTappui, non seulement que la Constitution n'était pas viable, mais que ses auteurs le savaient. * A part quelques naïfs, en tête La Fayette, à qui la Constitution inspirait (( l'enthousiasme de la religion, l'attraction de l'amour et la certitude de la géométrie », tout le monde s'accordait à dire que cette Constitution était impraticable. « The makers, to a man, condemn it », écrit Morris, le 30 septembre 1791 ; « jugeons d'après cela ce qu'en disent les autres » . *

Rœderer, l'ami et l'admirateur de Siéyès, déclare également qu'en rédigeant cette Constitution,, on n'avait eu en vue que la ruine de la monarchie. * Le mémoire que, pendant sa fuite, le roi adressa à l'Assemblée nationale, ne faisait que proclamer bien haut ce que chaque personne un peu au courant des affaires publiques était forcée de s'avouer tout bas. Au lieu de s'occuper de l'organisation des pouvoirs, on les avait dressés l'un contre l'autre comme des batteries ennemies et chargé le pouvoir exécutif de la responsabilité pour l'action d'une machine dont les rouages ne fonctionnaient plus.

Or, moins l'œuvre delà Constituante offrait de garanties de durée, et plus les membres des partis extrêmes s'y attachèrent pour faire échouer toute tentative de révision ; et ainsi fut perdu le dernier es-

* Taine, La Révolution^ I, cb. m, II, 279. — Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de ta Marck, III, 193-220. — Jared Sparks, Gouverneur Morris, II, 142. — • Niebuhr, Histoire de V époque de la Révolution, I, 267.

' La Fayette, Mémoires, III, 220. Lettre à d'Henningg.

5 Rœderer, Œuvres, III, 56.

Page 1