‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 253 sur 280 · CHAPITRE SEPTIÈME bSy · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME bSy

Consul. Le 15 octobre, et non pas en septembre, comme elle l'avance par erreur, elle était à table avec quelques amis. 11 pouvait être quatre heures de Taprès-midi, quand la petite société aperçut par une fenêtre de la salle à manger donnant sur la route un cavalier vêtu de gris qui s'approchait du château et vint sonner à la grille du parc. M™* de Staël ne douta pas un instant que ce visiteur venait pour elle ; celui-ci ayant en effet demandé à lui parler, elle le reçut dans le jardin. En avançant vers lui, le parfum des fleurs et la beauté du soleil la frappèrent. Cet homme lui dit qu'il était le commandant de la gendarmerie de Versailles, mais qu'on lui avait ordonné de ne pas mettre son uniforme dans la crainte de l'effrayer. Il lui montra une lettre signée Bonaparte, qui lui enjoignait de s'éloigner à quarante lieues de Paris, et cela dans les vingt-quatre heures, ipais recommandait en même temps de la traiter avec des égards. Une autre lettre du 13 octobre, adressée au général Moncey, ordonnait, en cas de refus de sa part, de la faire accompagner à la frontière par un gendarme. * M°' de Staël fit remarquer à l'officier de gendarmerie, qui se nommait Gaudriot, que des conscrits pouvaient partir dans les vingt-quatre heures, mais non pas une femme avec des enfants ; elle lui proposa donc de la suivre à Paris, où il lui fallait passer au moins trois jours pour procéder aux préparatifs de son voyage. Il y consentit. Elle monta dans sa voi-

* M»« de Staël, Dix années d'exil, i^ partie, chap. 6. — Welschinger, La censure sous le premier Empire ^ 331-332, pièces des 13, 15 et 20 octobre 1803.

ture avec ses enfants et l'officier, qu'on avait choisi « comme le plus littéraire des gendarmes ». En effet, il lui fit des compliments sur ses écrits, a Vous voyez. Monsieur », lui répondit-elle, « où cela mène d'être une femme d'esprit. Déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous en avez l'occasion ». Elle essayait de « se monter par la fierté », mais elle sentait « la griffe dans son cœur ».

On a souvent parlé de cette nostalgie de la capitale chez M""* de Staël et on ne lui a pas épargné le reproche d'exagération, surtout depuis que ce reproche a été soulevé contre elle par Chateaubriand, qui, en fait de douleurs, ne compatissait qu'aux siennes. Elle aurait pu répondre que l'éloignement de la capitale, ainsi que nous l'avoDS dit, ne loi devint insupporta^ ble que quand il cessa d'être volontaire. Jusque-là son amour pour son père et ses enfants avaient suffi pour la retenir à Goppet la plus grande partie de l'année. Seulement, elle sentait le besoin de mettre de temps en temps son talent en contact avec le grand centre qui exerçait sur elle une puissance électrique et mettait ses idées en mouvement. Elle était trop pleine de vie, elle avût trop vécu sur la scène du monde, pour se contenter d'une existence paisible et se borner à un rôle tout passif; elle était aussi trop peu heureuse au fond pour se résigner ainsi.

Ce n'est pas sans raison qu'on lui a reproché d'avoir vécu dix ans en présence des Alpes sans avoir reproduit une seule fois ce tableau ou senti son imagination prendre feu à ce spectacle. C'est bien elle

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