CHAPITRE SEPTIÈME SSq
qui répondait à ceux qui lui vantaient la beauté du Mont-Blanc : « Oh I le ruisseau de la rue du Bac I », et qui disait en souriant à Fauriel, que la vue du Léman transportait d^admiration : ce Vous en êtes encore au préjugé de la campagne ! ». Même à l'époque où elle composait Corinne^ quand tant de choses avaient changé, elle disait à un homme enthousiaste de la nature que si ce n'était par respect humain, elle n'ouvrirait pas sa fenêtre pour voir la haie de Naples, tandis qu'elle ferait volontiers cinq cents lieues pour aller causer avec un homme d'esprit qu'elle ne connaîtrait pas. La vie contemplative de la campagne paralysait un genre détalent qui s'épanouissait au contact d'un esprit sympathique. Le besoin de conversation était absolument impérieux chez elle, comme le prouve l'anecdote suivante. Un jour, vers 1816, le comte Mole, entrant chez M"' de Staèl, la trouva occupée à écrire, — « Je vous dérange, lui dit-il, vous travaillez. » — « Oh I non pas, dit-elle ; vous n'êtes pas un ennuyeux, et loin de là ; mais sachez bien que même im ennuyeux qui entre, quand je suis seule, est toujours le bienvenu et me fait toujours plaisir, et cela quand je serais au moment le plus intéressant de mon travail » '. H lui suffisait de se trouver en contact avec des gens simples, mais naturels, gais, libres d'affectation et s'intéressant réellement à ce qu'ils disaient, fussentils eux-mêmes l'imique objet de leur entretien. Une
* Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sùus VEmpire, I. 69, 82. 430. — M«« Necker de Saussure, Notice sur te caractère et les écrits de lf"»« de Staël.
heure passée agréablement avec eux inspindt à M""* de Staël uae reconnaissaiice si sincère, que sa cousine croyait reconnaître dans ce besoin d'une distraction innocente une sorte d'invitation physique de la nature au repos, que sa vie intellectuelle si active ne lui pennettait pas de se procurer autrement. L'ami qui lui était le plus cher, celui qu'elle appréciait le plus et qui possédait toute sa confiance, Matthieu de Montmorency, lui était indispensable non à cause de son esprit, mais à cause de ses qualités morales. M""* de Staèl connaissait d'ailleurs très bien la valeur de l'intelligence. Un Suédois de ses amis lui disant un jour : « Les gens d'esprit, quoi que vous prétendiez, ont bien des travers » , elle lui répondit : <c C'est vrai ; mais malheureusement les bêtes en ont aussi, quoiqu'il ne vaille pas la peine d'y faire attention ». L'impulsion qui lui était nécessaire pour créer de grandes choses, mûrir ses idées, donner à son style la forme artistique, elle la trouvait dans le commerce avec des esprits de son rang, dans la discussion, avant tout dans la fréquentation de ses amis. Quelles que fussent ses occupa^ tiens ou préoccupations de tout genre, rien ne remplaçait pour elle la société habituelle, les délassementsde l'intimité, la joie qu'elle goûtait à se retrouver dans le milieu aimé. Sans rien réclamer des autres et si dure pour elle-même au physique, que l'on croyait avec elle à sa force et à sa santé, jusqu'au moment où l'un et l'autre lui firent soudainement défaut, elle ne comprenait pas l'existence sans une maison hospitalière, sans la possibilité