‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 255 sur 280 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

de répandre autour d'elle la joie et le bien-être. Il convient de se rappeler ces choses pour apprécier la disposition d'esprit avec laquelle elle franchit le seuil de sa maison de la rue de Lille, qu'elle venait de louer H n'avait pas habitée encore: elle s'y sentit prisonnière de Bonaparte et eut le pressentiment qu'elle n'y recevrait jamais ceux qu'elle aurait voulu y voir. Au lieu de dormir, elle parcourait la nuit ses chambres vides, pour voir apparaître chaque matin , a comme dans le chftteau de Barbe-Bleue » , son gendarme qui lui demandait si elle était enfin prête. Mais les émotions subies avaient atteint sérieusement sa santé, et M""* Récamier, qui s'était rendue également à Paris, avait supplié le général Junot, qui lui était dévoué, de tenter auprès de Bonaparte une dernière démarche en faveur de son amie. M'^'* de Staël ignorait encore où elle se rendrait. Son cœur lui conseillait de retourner en Suisse, auprès de son père ; d'autre part, elle n'avait nullement caché à Genève son désir de poursuivre dans une atmosphère intellectuelle plus homogène l'œuvre de sa vie. Elle ne voulait pas aller en Angleterre pour ne pas exciter davantage la colère du Premier Consul. Ainsi l'idée d'un voyage en Allemagne, qu'elle avait d'abord exprimée à Charles de Villers, se présentait comme une solution possible. ' Dans cette incertitude, elle vit apparaître Joseph Bonaparte, avec son aimable et modeste jeune femme, qui tous deux la prièrent d'une façon si pressante

^ * M. Isler , Lellres posthumes de Charles de Villers, 288. M»« de Staël à Y'ûkms, Goppet, 20 juillet 1803.

d'accepter leur hospitalité à Morfontaine, que pour se montrer reconnaissante de l'amitié qu'ils lui témoignaient» elle alla y passer trois jours avec son fils aine. Ce ne fut pas un délassement pour elle. Entourée d'un monde étranger, en grande partie officiel, elle dut étouffer une fois encore les s^timents qu'elle éprouvait. Elle demanda seulement à Joseph de lui assurer que. ayant été traitée en France comme ét):'angëre, elle ne serait pas réclamée comme Française par le Premier Consul , au cas où elle gagnerait un autre pays. Elle attendit dans une misérable petite auberge, en dehors de Paris, la réponse qu'il devait lui envoyer de Saint-Cloud, car il ne lui était pas permis de franchir une seconde fois la banlieue. La réponse se fit attendre, et dans sa triste solitude, fugitive dans sa propre patrie, elle eut l'avantgoùt de l'exil et connut « le pain salé, rompu au foyer étranger » .

Joseph, cependant, tint parole. Il envoya les assurances les plus amicales, des lettres de recommandation et un adieu ému.

Puis vint Benjamin Constant, qui ne voulait pas la laisser partir seule. L'idée d'imposer à un ami, même pour un temps limité, une expatriation semblable, rendait plus pénible à M""* de Staël la séparation dernière. Les nouvelles envoyées par Junot n'arrivèrent plus à temps. Le dernier mot du Premier Consul, transmis par le général à M*"* Récamier, était que M"' de Staël pouvait s'établir à Dijon ^, si

, * Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, Xfl, 299. — M"»« de Staël, Dix années d'exil, i^^ partie^ chap. 12.

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