CHAPITRE SEPTIÈME
SOUS le nom de « monsieur Scheller » et comme auteur de Fiesque, T illustre rival de Gœthe, Schiller, que ce journal nommait le grand avocat « non des opprimés contre leurs persécuteurs, mais de la république contre la monarchie », et dont il faisait le héros du jour, « un vrai Girondin » , en un mot. A partir de ce moment, ses Brigands^ traduits par le littérateur allemand Schwindenhammer, qui adopta le nom de La Martelière, alternèrent sur la scène avec le Mariage de Figaro et Caius Gracchus^ en obtenant un succès toujours croissant, et lui valurent, cette fois sous la dénomination de « sieur Gille, publiciste allemand », le fameux diplôme de citoyen français expédié par Danton, — honneur qu'il partagea avec Klopstock, Campe, Pestalozzi et Anacharsis Clootz parmi ses compatriotes, avec Washington, Wilberforce, Mackintosh et Kosciusko parmi les étrangers. Quand Schiller reçut le décret de TAssemblèe nationale en date du 9 septembre 1792, décret contresigné par le ministre Roland, il avait déjà cessé, de môme que Klopstock, de mériter cet honneur. Les massacres de Septembre l'avaient rempli d'épouvante, et le chantre de la Messiade consacra une ode funèbre à la mémoire du noble duc de La Rochefoucauld, égorgé à Gisors. Ce même La Martelière, qui avait obtenu avec les Brigands un succès si éclatant, publia sous le titre de Théâtre allemand un choix d'œuvres dramatiques qui s'ouvrait par Cabale et Amour (publié sous le titre L* Amour et C Intrigue) ; cette pièce fut sifflée en 4799, et la Conjuration de Fiesque interdite après le 18 Brumaire. « La France fut jouée.
rna pièce ne le fut pas », remarqua dans sa préface l'infortuné traducteur. * Quant kldiPucelle d Orléans, on lie pouvait en priver le public françsûs, et elle pai ut dès 1802. ■ V Histoire de la guerre de Trente a7is fut à son tour traduite en français, et à deax reprises, en 1794 et en 1803.
Entre ces premières traductions et les dernières il y avait la Révolution, et ce qui a été dit à son sujet en parlant des littératures étrangères s'applique tout particulièrement à la littérature allemande. En France on perdait le goût de tout ce qui n'avait pas un but pratique immédiat. Tin Français, M. Jules Simon, constate qu'alors ses compatriotes se persuadaient qu'en dehors de la France et de l'antiquité il n'y avait rien qui méritât d'être vu, n'avaient aucune idée des philosophies étrangères ou de celles qui remontaient plus haut que le dix -huitième siècle, et ne rougissaient pas de leur ignorance, parce qu'ils n'en soupçonnaient même pas l'étendue. '
Quand Marie-Joseph Chénier, dans son Tableau de la littérature française depuis 1789, qu'il termina en 1809, vint à parler de Werther^ il rappela le succès (c si général et si légitime » qu'avait obtenu le roman^ et qui du reste durait encore. Il ne
* • H. Doberenz, La Marteliêre, 14 et 23. — * Correspondance de Gœthe avec les frères de UumboUU^ 4795-1832, d® 2i. Guillaume de Humboldt à Gœthe, 26 août 1799.
^ Jeanne D'Arc, traduite par Cramer et publiée par Sébastien Mercier, 1802.
•Jules Simon, Une Académie sous le Direcloire, 197. — Paul Albert, La littérature française au dix-neuviême siècle, I, 226.