‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 260 sur 280 · CHAPITRE SEPTIÈME 55 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME 55 I

viennent tous les matériaux de nos connaissances ; que toutes ces facultés pures qu'elle reconnaît en nous, et toutes ces connaissances pures qu elle prétend nous donner, sont de purs néants, personnifiés par l'abus des mots et par un emploi vicieux des idées abstraites, dont on fait des êtres réels et existants. Si j'ai raison sur tous ces points, il n'existe rien qu'on puisse appeler raison pure : il n'y a pas lieu à ce qu'on nomme critique de la raison pure^ et tout croule par la base » .

C'est en latin aussi que Garât avait lu Kant, s'il l'avait lu. « Je Tai lu, disait-il, dans un latin barbare, tout rempli de locutions singulières qui sont apparemment des germanismes ». Reinbard raconte dans sa correspondance que s'étant rencontré avec Garât au Palais-Royal, le matin du jour ou passa la charrette qui menait Madame Elisabeth à Téchafaud, Garât, remarquant son trouble, lui dit : « Je vois bien, il faut traduire la philosophie de Kaot en français^ pour faire diversion à ces scènes sanguinaires ». • « Mais, reprend Jules Simon, il ne savait pas l'allemand. S'il l'avait su, il n'aurait pas compris Kant. S'il l'avait compris, il ne l'aurait pas approuvé. Et s'il l'avait traduit, on ne l'aurait pas lu » .

Le seul en France à ce moment qui se posa en défenseur de la philosophie allemande fut le polygraphe Sébastien Mercier, qui longtemps avant le ro'mantisme avait écrit des drames romantiques et le Tableau de Paris y et « qui, de temps en temps,

^ * Reinhard, Correspandance avec Gosthe, 37, note.

trouvait une idée, comme un aveugle trouve la porte ».

Mais son adhésion d'ailleurs très sujette à caution rests^isolée, coouue les quelques œuvres qui s'occupaient de l'étranger. Ginguené écrivit une Histoire de la littérature italienne en neuf volumes, et quelques historiens publièrent des histoires universelles ; ' l'étranger, en particulier TAllemagne, n'en demeura pas moins pour les lettrés français, môme pour les plus éminents, une terre inconnue sur laquelle ils portaient à peu près le jugement du ministre de l'intérieur de 1792, qui envoyait à l'institut un mémoire scientifique d'un Allemand, en y ajoutant cette note marginale ; « Nous n'avons pas de lumières à attendre de l'Allemagne sur de tels sujets».

Cette assertion de Roland, « à la fois triste et comique » S rappelle la réponse faite par un Français à un de ses compatriotes qui lui demandait si les Allemands avaient réellement une langue . « Non », dit-il ; (( ils parlent seulement un patois, mais ils se comprennent entre eux ». C'est le poète danois (Ehlenschlœger qui rapporte cette anecdote. '

Avec ces témoignages s accorde pleinement celui d'un Allemand qui se trouvait à Paris pendant ces années et qui, par son éducation et son mérite personnels, était destiné, plus qu'aucun autre, à porter un jugement clair et impartial sur l'étranger.

^ Entre autres Âaquetil, Histoire universelle. • Jules Simon, Une Académie sous le Directoire, 213. ' * (Dhlenschlœger, Mes Souvenirs, œuvre posthume, 11,

Page 1