CHAPITRE SEPTIÈME
à Berlin'. Des amis communs avaient présenté M"' de Staël à Guillaume de Humboldt. Etant donnée sa nature, elle devait aimer et admirer cet Allemand, qui était à la fois un homme du monde, un savant et un explorateur intellectuel, le produit supérieur de son temps, dont la nature, à la fois noble et tendre, pénétrait et transfigurait tous les rapports de l'existence, les liens qui l'unissaient à sa femme, à ses enfants, à son frère, à ses amis, et qui dans sa distinction parfaite représentait la culture de l'esprit à sa plus haute perfection. Son amitié avec Guillaume de Humboldt, née à ce moment, fut durable ; mainte analogie^ de caractère conduisait à la sympathie entre eux. Aux périodes les plus importantes de leur vie, à Rome en 1805, à Paris en 1813, ils se revirent toujours avec le même attrait. « M"* de Staël », écrivait de longues années plus tard Guillaume de Humboldt à Charlotte Diede, « était, telle est mon intime conviction, une femme vraiment grande, non seulement par l'esprit, mais par la sincérité et la profondeur du sentiment, par la bonté sans bornes et infatigable comme par le cœur et le caractère. Elle avait la sensibilité la plus délicate qui puisse être l'apanage d'une femme. Elle était étrangère, au fond d'ellemême, à la manière d'être française proprement dite, mais il lui arrivait de temps en temps de mêler des opinions françaises aux idées qu'elle exprimait, et cela n'a rien d^étonnant, puisqu'elle vivait en France. Elle
• * Varnhagen von Ense, Mémoires, VIII, 662. — Guillaume de Humboldt, Lettrex à une amie. II, 280. Lettre 59, novembre-décembre 1834.
D*a appris l'alleinand que tard, et je lui ai donné moi-oiême des leçons à Paris ». *
Ces <c opinions françaises » renfermaient en effet beaucoup de choses qui devaient d'autant plus troubler Guillaume de Humboldtet provoquer ses contradictions, qu'il s'était efforcé de les coonattre à fond. La situation politique, telle qu'elle était devenue, répugnait à ses convictions autant qu'elle blessait le sens esthétique de cet éclectique- né, et toute son attention se concentrait sur les événements intellectuels, qu'il faisait connaître à Gœthe, dont la manière de voir répondait à la sienne.
Une de ses premières lettres à son illustre ami contient ce passage remarquable : a Un fait tout à fait digne d'attention est celui que, dans le caractère national français, il règne plus d'intelligence que d'esprit, plus d'imagination dirigée sur la vie extérieure que repliée sur elle-même et inspirée par l'art, plus de violence et de passion que de sentiment. Il me semble de plus qu'une très importante particularité de ce caractère, c'est qu'il n'est nullement pathétique ». Passant de cette réflexion générale aux productions du jour, il ajoutait : « La littérature vous intéresserait peu. Vraiment, il manque ici la flamme du génie. La plupart des productions sont très pâles, et toutes restent bien au-dessous de ce qu'une sévère critique est en droit d'exiger ». *
^ Guillaume de Humboldt, Lettres à une amie^ 11^ 175. Lettre 35, 2 août 1832.
* • Correspondance de Gœthe ar^c les frères de Humboldt, 1795-1832, citée par " Bratraneck, Nouveaux emprunts faits