CHAPITRE SEPTIÈME SSg
Guillaume de Humboldt, le disciple de Lessing et de Winckelmann, mûri dans Tatmosphëre classique, portait toujours encore sur ce point un jugement plus indulgent que, dans la suite, Alexis de Tocqueville. « Quoique composée de personnages fameux », dit celui-ci en parlant de la classe des sciences morales et politiques d'alors, « elle ne songeait qu'à se faire oublier... En histoire philosophique, elle s'occupait du gouvernement de la France sous les deux premières dynasties ; cela ne semblait pas devoir la compromettre. Cependant, pour plus d'innocence encore, elle crut devoir remonter jusqu'aux Pharaons ; on la trouva eniployant sa dernière séance à écouter M. de Volney, chargé, dit le procès-verbal, de donner des renseignements intéressants sur les tuniques des momies égyptiennes... En morale, M. Dupont de Nemours lisait des mémoires sur l'instinct, lequel étant commun aux hommes et aux bêtes, ne pouvait guère inquiéter le gouvernement * ».
Enfui Guillaume de Humboldt, dans sa correspondance avec Goethe, vint encore à parler de ce que la France, ou plutôt Paris, savait de TAllemagne. « On s'imagine ici être fort au courant de notre littérature », écrivait-il; « on croit beaucoup la connaître et Taimer. Chéniera même transformé votre Werther en une tragédie, qui n'est pas encore imprimée. Mais il suffit d'écouter un peu, pour savoir à quoi s'en te-
aux manuscrits posthumes de Gœthe^ III, n^ 19. Guillaume de Humboldt à Gœlhe, Paris, printemps de 1798.
^ * Jules Simon, Une Académie sous le Directoire, p. 453 et sqq.
b6o MADAME DE STAËL ET SON TfcMPS
nir sur cette connaissance et cet amour. Je me suis fermement promis de ne jamais faire connaître ici, pour ma part, une ligne d'allemand (à moins qu'il ne s*agit d'érudition). Les Français sont encore trop éloignés de nous pour être en état de nous comprendre sur les points où, nous aussi, nous commençons à avoir notre originalité : si éloignés, que la différence de langue, comparée aux autres obstacles, semble petite » •
Dans une autre lettre à Gœtbe, Guillaume de Humboldt mentionnait la traduction des drames de Schiller par La Martelière, et demandait d'où ce dernier savait que Schiller trouvait « sa pièce des Brigands détestable ». La traduction de Don Carlos par Lezay lui fut communiquée en manuscrit par M""* de Staël, et il la loua fort. En i 802 il écrivait encore à Goethe : « Les gens ont ici plus que jamais la bouche pleine de noms allemands... La traduction d'ffermann et Dorothée^ a trouvé un public assez nombreux. Cependant, en pareil cas, il ne faut pas juger les applaudissements des Français d'une façon trop favorable pour eux et pour leur goût. Ce qui est bon leur plaît le plus souvent en vertu d'une vue fausse. Dans la dernière séance de l'Institut national on a mentionné publiquement cette traduction, et, à cette occasion, il fut question de vous-*mème, de Schiller et de KIopstock». *
Ainsi pensait Guillaume de Humboldt. Mais cette
^ Par Bitaubé, Paris et Strasbourg, 1800.
* • Correspondance de Gœthe avec les frères de Humboldi, 168, n« 31. Guillaume de Humboldt à Gœtbe, Paris, 10 octobre 1800.