‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 268 sur 280 · CHAPITRE SEPTIÈME * SÔy · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME * SÔy

une lettre jointe à son envoi, le point de départ de l'attention vouée par M'"'' de Staël à la philosophie de Kant. *

Sans le connaître personnellement, M"' de Staèl communiqua au traducteur et interprète du philosophe de Kœnigsberg les impressions que son livre avait éveillées dans son esprit ; elle le fit dans une longue lettre telle qu'elle n'en écrivait guère en dehors de son cercle tout à fait intime, car elle haïssait les exigences épistolaires. * Cette lettre donne une idée trop exacte de sa manière de voir d'alors, pour que nous ne la reproduisions pas ici.

«... Je suis mauvaise métaphysicienne et cependant je me suis disputé pour Kant avec tous les hommes de notre pays qui se croyent adeptes en cette science. Je trouve que la métaphysique de Locke est très conciliable avec la sienne ; Locke a très bien vu d'où nous viennent les idées, Kant cherche à découvrir quelle est en nous la faculté qui les reçoit. Il me paraît impossible de n'avoir pas le sentiment qu'il existe en nous une puissance qui 'modifie ce que les sensations lui transmettent. Mais cette puissance n'est-ce pas Tâme, n'est-ce pas le secret qui nous est interdit, et pouvons-nous nous regarder penser, sans briser cette unité qui constitue véritablement r.existence intellectuelle I Je n'en sais

^ * M. Isler, Lettres posthumes de Charles de Villers. Vil lors h M"« de Staël, Lûbeck, 25 juin 1802, et M»» de Staël à Villers, Coppet, i*^ août 18b2, 266-272.

* M™« Necker de Saussure, Notice^ et M«« de Staël à "V^lers, Coppet, 16 novembre 1802.

568 MxVDAME DE STAËL ET SON TEMPS

rien, mais je trouve absurde de mépriser les efforts d'un homme de génie, qui cherche à se connaître, voulùt-il s'approcher des barrières que l'esprit humain ne franchit pas. Je suis absolument d'accord avec vous dans les conséquences que vous tirez du système qui fait tout dépendre des sensations ; il a beau se présenter comme purement métaphysique, il a des conséquences qui dégradent Tâme au lieu de l'élever, et comme vous Tavez dit d'une manière si spirituelle et si juste, la morale fondée sur l'intérêt en est dérivée. Mais il faut distinguer dans ce dixhuitième siècle, dont les esclaves disent tant de mal aujourd'hui, que les amis de la liberté doivent le défendre, il faut distinguer la philosophie de Diderot et d'Helvétius de celle de Rousseau, de Montesquieu et même de Voltaire dans son bon temps. Les uns ont voulu détruire un grand ennemi, le catholicisme, les autres nous ravir le premier des biens, les idées religieuses ; les uns et les autres marchaient ensemble pour faire la guerre, mais ils ont suivi des routes très différentes dans les opinions qu'ils voulaient mettre à la place des superstitions vaincues. Quant à Condillac, c'est un homme qui me parait avoir parfaitement raisonné dans la branche de la métaphysique qu'il a ti-aitée ; il inscrivait pour ainsi dire à la porte toutes les idées qui peuvent entrer dans la tête de Thomme, mais il ne s'est point occupé de la faculté qui les change à sa manière ; il me semble que Ton aurait pu faire une supposition, métaphysi* que inverse de la sienne. Lorsqu'il représente une statue gagnant des idées à mesure qu'elle acquiert

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